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Les Belges devenus saints : la liste réelle, des évêques mérovingiens au père Damien
Béatifiés à Bruxelles, canonisés à Rome, oubliés dans les manuels : la Belgique compte des dizaines de saints reconnus officiellement par Rome, mais le grand public en connaît rarement plus de deux ou trois noms.
Si vous deviez en citer un, vous penseriez probablement au père Damien. Peut-être ajouteriez-vous saint Hubert, à cause des chasseurs et du cerf à la croix lumineuse. Quelques Liégeois iraient jusqu'à mentionner sainte Julienne de Cornillon. C'est à peu près tout.
La réalité est plus dense. Wikipédia recense 71 personnes nées sur le territoire de l'actuelle Belgique et reconnues comme saintes par l'Église catholique. La catégorie distincte des bienheureux, étape précédant la canonisation, en compte plusieurs centaines. Voici qui sont ces hommes et ces femmes, et pourquoi leur reconnaissance officielle ne s'est pas faite n'importe comment.
Comment l'Église canonise quelqu'un
Avant d'entrer dans la liste, un point technique mérite d'être posé. Devenir saint dans l'Église catholique n'est pas un titre honorifique. C'est l'aboutissement d'une procédure juridique stricte, codifiée depuis 1983.
Cinq ans après la mort de la personne (sauf dispense papale), l'évêque du diocèse où elle est décédée ouvre une enquête. Si le dossier tient la route, il est transmis à la Congrégation pour la cause des saints, à Rome. Trois étapes se succèdent ensuite : la déclaration de « vénérable » (vie héroïque dans la foi prouvée), la « béatification » (un miracle attribué à son intercession après sa mort), puis la « canonisation » (un second miracle). Pour les martyrs, le miracle préalable à la béatification n'est pas exigé.
Les miracles validés sont presque toujours des guérisons physiques, examinées par un comité médical de la Congrégation. Une équipe de médecins, croyants ou non, doit conclure à l'absence d'explication scientifique. Ensuite seulement, les théologiens prennent le relais.
Cette procédure existe sous sa forme moderne depuis Sixte V à la fin du XVIe siècle. Elle a connu une accélération sous Jean-Paul II, qui a béatifié 1 340 personnes pendant son pontificat, plus que tous ses prédécesseurs depuis 400 ans réunis. Pour comprendre l'arrière-plan théologique qui justifie ces procédures, le rôle du Saint-Esprit dans la sanctification reste un point central de la doctrine, comme l'expose le Credo catholique sous la forme « je crois à la sainte Église catholique, à la communion des saints ».
Les saints belges les plus connus aujourd'hui
Trois figures dominent le paysage hagiographique national contemporain. Toutes trois sont reliées à des éléments encore visibles : un sanctuaire, une fête liturgique, une organisation humanitaire.
Le père Damien, le seul Belge canonisé au XXIe siècle
Jozef De Veuster naît le 3 janvier 1840 à Tremelo, dans le Brabant flamand. Septième enfant d'un marchand de maïs, il quitte la Flandre en 1863, à 23 ans, pour rejoindre les îles Hawaï avec la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, dite de Picpus. En religion, il prend le nom de Damien.
En 1873, il accepte volontairement d'aller vivre sur l'île de Molokaï, où les autorités hawaïennes parquent les lépreux en quarantaine. Il y restera 16 ans, transformant la léproserie de Kalaupapa en village structuré : eau courante, chapelle, infirmerie, fanfare municipale. En novembre 1884, il contracte la lèpre. Il meurt le 15 avril 1889, lundi saint.
Béatifié par Jean-Paul II le 4 juin 1995 à la basilique de Koekelberg, à Bruxelles, il est canonisé le 11 octobre 2009 par Benoît XVI. Le jour même de la canonisation, Barack Obama publie un communiqué affirmant son admiration pour le père Damien. La famille royale belge, l'ensemble des ministres CD&V de l'époque et 2 500 pèlerins belges assistent à la cérémonie à Saint-Pierre de Rome. Sa fête liturgique est fixée au 10 mai, date de son arrivée à Molokaï. L'organisation Action Damien, fondée en Belgique en 1964, lutte aujourd'hui encore contre la lèpre et la tuberculose dans 15 pays.
Sainte Julienne de Cornillon, l'inventrice de la Fête-Dieu
Julienne naît vers 1192 à Retinne, près de Liège, dans une famille d'agriculteurs aisés. Orpheline à 5 ans, elle est confiée aux augustines du Mont-Cornillon avec sa sœur Agnès. Elle y apprend le latin, lit Augustin couramment, devient prieure du couvent en 1222.
Adolescente, elle a une vision : la lune éclipsée par une bande noire. Le sens lui en est révélé plus tard. Il manque dans le calendrier liturgique une fête solennelle dédiée à l'Eucharistie. Elle en parle à une recluse liégeoise, Ève de Saint-Martin, puis à Jacques Pantaléon, archidiacre de Liège qui deviendra plus tard le pape Urbain IV. L'évêque Robert de Thourotte est convaincu et célèbre la première Fête-Dieu à Liège en 1246.
L'opposition est rude. Les bourgeois liégeois la soupçonnent de détourner les fonds de la léproserie pour financer sa fête. Sa maison est saccagée. Elle fuit Cornillon, vit en exil dans des abbayes cisterciennes, finit recluse à Fosses-la-Ville où elle meurt en 1258. Six ans après sa mort, en 1264, le pape Urbain IV étend la Fête-Dieu à toute l'Église universelle par la bulle Transiturus de hoc mundo.
Liège a célébré en juin 2025 sa 779e Fête-Dieu. Cette fête se tient encore aujourd'hui, deux semaines après la Pentecôte, partout où l'Église catholique est implantée.
Saint Mutien-Marie Wiaux, le frère qui priait toujours
Louis-Joseph Wiaux naît le 20 mars 1841 à Mellet, dans le Hainaut. Forgeron de formation, il entre à 15 ans chez les Frères des Écoles chrétiennes. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas le profil d'un brillant pédagogue. Trop jeune pour tenir une classe, peu doué pour la musique et le dessin qu'on lui confie ensuite, il manque même de se faire renvoyer.
Affecté en 1859 au collège de Malonne, près de Namur, il y restera 58 ans, jusqu'à sa mort le 30 janvier 1917. Sa spécialité : la prière. Il arpente les cours du collège chapelet en main, passe des heures à la chapelle. Les élèves le surnomment « le frère qui prie toujours ». De son vivant déjà, des gens lui apportent leurs intentions de prière, persuadés qu'elles seront entendues.
Dès 1923, six ans après sa mort, l'évêque de Namur ouvre son procès en béatification. Sa tombe attire tellement de pèlerins qu'il faut la déplacer en 1926. Paul VI le béatifie le 30 octobre 1977, Jean-Paul II le canonise le 10 décembre 1989. Ses reliques reposent dans une chapelle de verre à Malonne. Sa fête liturgique est le 30 janvier.
Les saints belges anciens, ceux que l'Histoire a presque effacés
Au-delà du trio star, le territoire qui forme la Belgique actuelle a produit une concentration impressionnante de saints durant la période mérovingienne et carolingienne, entre le VIe et le IXe siècle. La plupart sont des évêques, des abbés ou des nobles qui ont fondé des monastères dans les régions encore à christianiser entre Meuse, Escaut et forêt d'Ardenne.
Les évêques fondateurs de Liège
Saint Lambert, né vers 636 et assassiné vers 705, était évêque de Tongres-Maastricht. Il a été tué à Liège, vraisemblablement lors d'un règlement de comptes politique impliquant un certain Dodon. Sa mort violente, présentée comme un martyre, a fait du lieu de son meurtre un centre de pèlerinage. Liège est née là.
Saint Hubert, son successeur, a accentué cette dynamique. Évêque vers 705, mort le 30 mai 727, c'est lui qui a transféré les reliques de Lambert sur les lieux du martyre et y a fait construire un sanctuaire. Le 3 novembre 743, son propre fils Floribert, devenu à son tour évêque, place ses restes sur les autels. Cette élévation vaut canonisation à l'époque. La légende du cerf à la croix lumineuse apparu un Vendredi saint est postérieure et n'a aucune source historique sérieuse. Hubert est devenu patron des chasseurs au XIe siècle seulement.
Les saints de Brielle, martyrs oubliés de 1572
Le 9 juillet 1572, en pleine guerre de religion, dix-neuf prêtres et religieux catholiques sont pendus à Brielle, en Hollande, par les Gueux de mer protestants. Parmi eux figurent plusieurs Belges originaires des Pays-Bas espagnols de l'époque : Nicolas Janssen, Godefroid Coart, François de Roye, Pierre d'Asse, Jacques La Coupe. Ils sont canonisés en bloc en 1867 par Pie IX. Leur fête est célébrée le 9 juillet en Flandre et dans le diocèse de Malines-Bruxelles. Vous ne trouverez leur nom dans aucun manuel scolaire belge, mais leur reliquaire est toujours visible à l'église Saint-Nicolas de Bruxelles.
Pourquoi tant de candidats restent au stade « bienheureux »
C'est là que la différence entre béatification et canonisation prend tout son sens. Près de 3 000 bienheureux officiels existent à travers le monde, parmi lesquels de nombreux Belges. La plupart ne franchiront jamais l'étape suivante.
Un bienheureux peut être vénéré localement, dans un diocèse ou une congrégation. Sa fête figure éventuellement au calendrier régional. Un saint, en revanche, bénéficie d'un culte étendu à l'Église universelle. Le passage de l'un à l'autre exige un second miracle dûment validé, ce qui peut prendre des siècles ou ne jamais arriver.
Cas typique : le cardinal Joseph Cardijn (1882-1967), fondateur de la Jeunesse ouvrière chrétienne, dont la cause est ouverte mais qui n'a pas atteint la béatification. Ou encore Damien lui-même, qui a attendu 106 ans entre sa mort et sa béatification, puis 14 années supplémentaires avant la canonisation. Et pourtant son cas paraissait évident dès la fin du XIXe siècle. Honnêtement, personne ne peut prédire quand un dossier aboutit.
Ce que cette liste dit du catholicisme belge
Il y a une asymétrie frappante dans cette géographie de la sainteté. La Flandre catholique a donné Damien, les frères martyrs de Brielle, et beaucoup des bienheureux les plus récents. La Wallonie a produit Mutien-Marie, Julienne, Lambert, Hubert, et un nombre considérable de saints mérovingiens. Bruxelles, comme souvent, sert de point de convergence administratif (le procès de Damien y a été instruit, sa béatification y a eu lieu).
Le profil dominant n'est pas celui du mystique ou du théologien, mais celui du missionnaire, de l'éducateur ou du religieux du quotidien. Damien chez les lépreux, Mutien-Marie dans une école, Julienne pour une fête liturgique précise. Aucun grand docteur de l'Église comme Augustin ou Thomas d'Aquin. Aucun fondateur d'ordre majeur comme Ignace de Loyola ou François d'Assise. Le saint belge typique est un homme ou une femme du terrain.
Cela correspond assez bien à un christianisme qui a longtemps été pratique avant d'être spéculatif. Un catholicisme du concret, qui s'exprime mieux dans la fondation d'une œuvre que dans la rédaction d'un traité. À l'heure où la pratique religieuse s'effondre en Belgique, ce sont pourtant ces figures qui restent inscrites dans le paysage, parfois littéralement (Saint-Hubert en Ardenne, Saint-Trond, Sint-Niklaas, et des dizaines d'autres communes belges portent un nom de saint).
La question qui reste ouverte est celle-ci : combien de noms qui s'inscriront un jour dans cette liste vivent aujourd'hui parmi nous, sans qu'on les remarque ? Le frère Mutien-Marie passait pour bon à rien. Personne, dans le collège de Malonne en 1900, n'aurait parié sur lui.

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Sources
- Wikipédia, catégorie « Saint catholique belge », 71 entrées recensées
- Wikipédia, articles « Père Damien », « Julienne de Cornillon », « Mutien-Marie Wiaux », « Hubert de Liège », « Lambert de Maastricht »
- Liturgie & Sacrements, fiche officielle « Béatification et canonisation » de la Conférence des évêques de France
- Site Nominis (Conférence des évêques de France), fiches biographiques des saints cités
- Connaître la Wallonie, Service public de Wallonie, notice biographique Frère Mutien-Marie Wiaux
- Sanctuaire de Sainte-Julienne de Cornillon, Liège, documentation historique
- Archives lasalliennes, dossier Frère Mutien-Marie de Malonne
- VRT NWS, reportage de la canonisation du père Damien, 11 octobre 2009
- La Libre Belgique, article du 21 février 2009 sur l'annonce de la canonisation
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