Quarante jours. C'est le temps que Jésus aurait passé sur Terre après sa résurrection, selon les Actes des Apôtres. Quarante jours à manger, parler, marcher avec ses disciples. Puis il les quitte. Il s'élève. Une nuée le cache. Deux hommes en blanc demandent aux apôtres, médusés, pourquoi ils restent plantés là, les yeux rivés au ciel.
La scène est brève, presque sèche. Et elle pose plus de questions qu'elle n'en résout.
La plupart des gens associent l'Ascension à un jeudi férié, un pont bienvenu au mois de mai. Peu connaissent les détails de cet épisode. Moins encore savent que les textes bibliques qui le racontent se contredisent, qu'une mosquée abrite la dernière empreinte attribuée au Christ, ou que la fête elle-même a mis quatre siècles à s'imposer dans le calendrier chrétien.
Pourquoi les récits de l'Ascension de Luc sont-ils différents ?
Premier fait surprenant : seul Luc parle de l'Ascension de manière explicite. Ni Matthieu, ni Jean, ni Marc dans son texte original ne racontent cette scène. Et Luc le fait deux fois, de façon différente.
Dans son Évangile, l'Ascension se produit le soir même de la résurrection. Jésus apparaît aux pèlerins d'Emmaüs, retrouve les apôtres, et se sépare d'eux dans la foulée. Pas de délai.
Dans les Actes des Apôtres, le même Luc place l'événement quarante jours plus tard. Jésus a eu le temps de manger avec ses disciples, de leur parler du Royaume de Dieu, de se montrer vivant à plusieurs reprises. Le départ est mis en scène : il est enlevé, une nuée le dérobe aux regards, deux anges interpellent les témoins.
Même auteur. Même dédicataire (un certain Théophile). Deux chronologies qui ne collent pas.
Les exégètes expliquent que Luc ne cherche pas à faire un reportage minuté. Dans l'Évangile, l'Ascension ferme le livre : c'est le point final de la vie terrestre de Jésus. Dans les Actes, elle ouvre le récit : c'est le signal de départ de la mission. Le même événement, filmé sous deux angles, avec deux intentions narratives.
Cela n'empêche pas la question de flotter. Et c'est là que le texte devient plus riche qu'un récit univoque.
Quelle est l'origine du chiffre 40 dans la Bible ?
Le nombre 40 traverse la Bible de part en part. La pluie du déluge dure 40 jours. Moïse reste 40 jours sur le Sinaï avant de recevoir les tables de la Loi. Le peuple hébreu erre 40 ans dans le désert. Jésus lui-même jeûne 40 jours avant d'entamer sa prédication publique. Les espions envoyés par Moïse explorent Canaan pendant 40 jours. Élie marche 40 jours et 40 nuits jusqu'à la montagne de Dieu.
Ce n'est pas une coïncidence. Dans la tradition biblique, 40 marque un temps de transformation, de mise à l'épreuve, de passage entre un état ancien et un état nouveau. Les pharaons d'Égypte n'étaient d'ailleurs enterrés que 40 jours après leur mort : le temps de préparer le grand voyage.
Les 40 jours entre la résurrection et l'Ascension disent la même chose : une période de maturation, un sas entre la présence physique du Christ et son absence visible. Une transition qui prépare un basculement, celui de la Pentecôte, dix jours plus tard.
La mosquée qui abrite la dernière empreinte du Christ
Au sommet du mont des Oliviers, à Jérusalem, se dresse un petit édifice octogonal. La chapelle de l'Ascension, ou plutôt ce qu'il en reste.
L'histoire de ce lieu est en elle-même un condensé du Proche-Orient. Au IVe siècle, l'impératrice Hélène, mère de l'empereur Constantin, fait construire une église à cet endroit pour commémorer le départ de Jésus. L'édifice est circulaire, ouvert sur le ciel. Une manière architecturale de raconter l'événement.
Les Perses détruisent le sanctuaire au VIIe siècle. Les croisés le reconstruisent. Puis, en 1187, Saladin prend Jérusalem et convertit le complexe en fondation islamique. La chapelle centrale est intégrée à une mosquée.
Car l'islam reconnaît l'Ascension de Jésus. Le Coran, dans la sourate 4 (versets 157-158), affirme que Dieu a élevé Jésus (Issa) vers Lui. La divergence est ailleurs : pour les musulmans, Jésus n'a pas été crucifié. Il n'y a pas de résurrection préalable. L'élévation vers Dieu se fait sans passer par la mort.
Résultat : cette chapelle est la seule mosquée au monde où l'on célèbre l'Eucharistie, une fois par an, le jour de l'Ascension. Les franciscains de la Custodie de Terre Sainte obtiennent ce droit chaque année, dans un sanctuaire sous juridiction musulmane, pour commémorer un événement que les deux religions reconnaissent, mais racontent différemment.
À l'intérieur, une pierre porte ce que la tradition identifie comme la dernière empreinte du pied de Jésus sur Terre.
Une fête qui a mis quatre siècles à exister
L'Ascension n'a pas toujours eu sa propre célébration. Pendant les premiers siècles du christianisme, elle était fondue avec la Pentecôte. Les deux événements, séparés de dix jours dans le récit des Actes, étaient célébrés ensemble.
La distinction s'opère à la fin du IVe siècle. Les chrétiens de Jérusalem commencent alors à monter en procession vers le mont des Oliviers pour marquer l'épisode. En 511, le concile d'Orléans, convoqué par le roi Clovis, impose les trois jours de Rogations avant l'Ascension. Les conciles de Tours et de Lyon, en 567, rendent ces journées fériées.
Les Rogations méritent qu'on s'y arrête. Ce mot vient du latin rogare, demander. Pendant trois jours, les paysans parcouraient les champs en procession, priant pour une bonne récolte. Gelées tardives, sécheresse, invasion d'insectes : dans une Europe rurale, ces prières avaient une portée très concrète.
L'invention est attribuée à saint Mamert, évêque de Vienne en Dauphiné, au Ve siècle. Mais il n'a rien créé de neuf. Il a christianisé les Robigalia romaines, une fête païenne qui se déroulait à la même période de l'année et servait à implorer les dieux en faveur des moissons. Vatican II a rendu les Rogations facultatives. Quelques communes rurales les pratiquent encore.
En France, l'Ascension est devenue jour férié en 1801, lors du Concordat signé entre Napoléon et le pape Pie VII. Elle fait partie des quatre fêtes chrétiennes légalement chômées, avec Noël, l'Assomption et la Toussaint.
Pourquoi les autres Évangiles n'en parlent pas ?
L'absence de l'Ascension chez Matthieu et Jean intrigue depuis longtemps. Comment un événement aussi marquant peut-il être passé sous silence par deux des quatre évangélistes ?
Jean fait coïncider résurrection et glorification. Pour lui, la montée vers le Père n'est pas un épisode séparé. Elle fait corps avec l'ensemble du mystère pascal. Quand Jésus dit à Marie-Madeleine, au matin de Pâques, "je monte vers mon Père, qui est votre Père, vers mon Dieu, qui est votre Dieu" (Jean 20, 17), tout est dit. L'Ascension n'a pas besoin d'une scène supplémentaire.
Matthieu, lui, termine son récit de la vie de Jésus par l'envoi en mission sur une montagne de Galilée. Jésus donne ses dernières consignes, promet d'être avec eux jusqu'à la fin des temps. Pas de montée au ciel. Pas de nuée. Pas d'anges.
Chaque évangéliste fait une sélection. Jean l'écrit lui-même : "Jésus a fait encore beaucoup d'autres choses. Si on les écrivait en détail, le monde entier ne suffirait pas, à mon avis, à contenir les livres qu'on écrirait" (Jean 21, 25). Les textes ne sont pas des procès-verbaux. Ils sont des témoignages orientés, adressés à des communautés précises, avec des objectifs théologiques propres.
L'Ascension et les modèles antiques
Luc n'écrivait pas dans le vide. Le monde gréco-romain connaissait très bien le motif de l'élévation d'un personnage vers le divin. Romulus, fondateur mythique de Rome, disparaît dans une nuée selon la légende. Hercule monte à l'Olympe après sa mort. Les empereurs romains faisaient l'objet d'une apothéose officielle : un aigle était lâché lors de leurs funérailles pour symboliser l'ascension de leur âme vers le Panthéon.
Dans le monde biblique, le prophète Élie est enlevé au ciel sur un char de feu (2 Rois 2). Hénoch, autre figure de l'Ancien Testament, disparaît car "Dieu le prit" (Genèse 5, 24), sans qu'il ne connaisse la mort.
Luc a-t-il modelé son récit sur ces références ? Les exégètes notent une différence : dans ces traditions, l'enlèvement au ciel est violent, spectaculaire, subi. Le récit de l'Ascension de Jésus, lui, se déroule dans le calme. Une bénédiction, une élévation, une nuée. L'accent est mis sur la sérénité du départ et la joie des témoins, pas sur la puissance du prodige.
Ce que l'Ascension change pour la Trinité chrétienne
Un point théologique rarement abordé dans les conversations ordinaires : au moment de l'Ascension, ce n'est pas un esprit qui rejoint le ciel. C'est un corps. Le corps ressuscité de Jésus, avec ses mains percées, son flanc ouvert, sa chair humaine glorifiée.
La théologie trinitaire pose cela comme un fait d'une portée colossale. Depuis l'Ascension, il y a de l'humain au sein de la vie divine. La nature humaine de Jésus entre dans la communion trinitaire. Ce n'est plus seulement Dieu qui descend vers l'homme. C'est l'homme, par le Christ, qui accède au lieu même de Dieu.
Peu de théologiens s'attardent sur cette dimension, comme le note Nathalie Requin dans ses travaux. On parle facilement de l'Incarnation, de Dieu fait homme. Le mouvement inverse, l'homme introduit en Dieu, reste dans l'angle mort de la réflexion.
Calvin contre la "présence réelle"
Un détail qui a des conséquences jusqu'à aujourd'hui : Calvin, le réformateur protestant, s'est appuyé sur l'Ascension pour contester la doctrine catholique de la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Son argument était simple : si le corps de Jésus est monté au ciel, il ne peut pas être simultanément présent dans le pain et le vin consacrés sur chaque autel du monde.
Les catholiques répondent par le concept de "présence sacramentelle", qui se distingue de la présence physique. Mais la question posée par Calvin n'a rien de frivole. Elle touche au rapport entre le visible et l'invisible, entre le matériel et le spirituel, entre l'absence physique et la présence sous une autre forme.
C'est d'ailleurs pour cette raison que l'Ascension reste la fête la moins célébrée dans les paroisses protestantes. Beaucoup de réformés n'organisent pas de culte ce jour-là. Le pont, oui. La liturgie, pas forcément.
Le Bucentaure de Venise
Un dernier fait, plus léger. Jusqu'au XVIIIe siècle, la République de Venise célébrait l'Ascension avec une cérémonie maritime spectaculaire. Le doge sortait sur le Bucentaure, son navire d'apparat, et lançait un anneau dans l'Adriatique pour symboliser le mariage de Venise avec la mer. Le peintre Canaletto a représenté cette scène à plusieurs reprises.
Le lien avec l'Ascension du Christ ? Assez ténu, en vérité. Mais il montre comment une fête religieuse peut devenir le support de rituels civils, politiques, identitaires, qui finissent par vivre leur propre vie, très loin du texte d'origine.
C'est peut-être là la leçon la plus inattendue de l'Ascension. Un événement raconté en quelques versets, par un seul auteur, de deux manières différentes, est devenu un jour férié dans des dizaines de pays, une fête partagée entre chrétiens et musulmans, un argument dans les disputes théologiques, un prétexte à des processions agricoles et un décor pour des régates vénitiennes.
Pas mal, pour une scène que la Bible elle-même qualifie de "plus présupposée que décrite".

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Sources
- Actes des Apôtres, chapitre 1 (versets 1-14)
- Évangile selon Luc, chapitre 24 (versets 50-53)
- Évangile selon Jean, chapitre 20 (verset 17)
- Coran, sourate 4 (versets 157-158)
- Daniel Marguerat, exégète, sur la structure littéraire de Luc-Actes
- Nathalie Requin, "L'Ascension du Christ : le Verbe fait homme pour l'éternité" (2017)
- Wikipédia, articles "Ascension (fête)" et "Chapelle de l'Ascension (Jérusalem)"



