L’odeur de la poussière chaude et le vrombissement sourd des serveurs de Google remplissent la pièce. En 2024, une ingénieure, Emma Haruka Iwao, fixe son écran. Elle vient de briser un record : 105 billions de décimales pour le chiffre Pi. Ce nombre, que l’on apprend maladroitement sur les bancs de l’école sous la forme simplifiée de 3,14, cache une réalité physique qui donne le vertige. Il s’agit d’un nombre irrationnel, une suite qui ne s’arrête jamais, ne se répète jamais, et contient potentiellement la réponse à la structure même de notre réalité.
Le sang sur le sable de Syracuse
L’obsession pour Pi commence dans la violence et la sueur. En 212 avant J.-C., le savant Archimède dessine des cercles dans le sable fin de Syracuse. Il cherche à dompter l’insaisissable. À l’époque, calculer le rapport entre la circonférence d’un cercle et son diamètre relève de la sorcellerie mathématique. Archimède utilise une méthode de polygones inscrits, une approche laborieuse qui nécessite une patience de titan.
Le drame survient lorsqu’un soldat romain ignore les ordres du général Marcellus. Il entre dans la demeure du vieux sage. Archimède, les yeux fixés sur ses figures géométriques, lâche une phrase historique : « Ne dérange pas mes cercles ». La lame de l’épée brille. Le sang du mathématicien éclabousse le sable, emportant avec lui une partie de ses secrets. Pour Archimède, Pi valait environ 3,1418. Un exploit réalisé sans calculatrice, à la seule force de l’intellect et de la géométrie pure.
La loi qui voulait arrêter l’infini
L’histoire de Pi connaît des épisodes de pure folie humaine. En 1897, l’État de l’Indiana, aux États-Unis, frôle l’absurde. Un médecin amateur de mathématiques, Edward J. Goodwin, convainc les législateurs de voter une loi pour fixer officiellement la valeur de Pi. Selon ses calculs erronés, le nombre devait valoir exactement 3,2.
L’assemblée législative adopte le texte à l’unanimité. Ils pensent régler un problème millénaire par un simple vote démocratique. Le projet de loi arrive au Sénat. Le chaos est évité de justesse grâce à l’intervention fortuite d’un professeur de mathématiques, Clarence Waldo, présent par hasard pour solliciter des fonds. Il explique aux sénateurs que la nature ne se plie pas aux décrets administratifs. La loi est enterrée, sauvant l’Indiana d’une honte scientifique éternelle. Cette anecdote illustre notre besoin viscéral de rendre fini ce qui est, par essence, infini.
L’étrange courbe des fleuves et l’ordre caché
Le génie d’Albert Einstein a mis en lumière une connexion troublante entre Pi et la géographie de notre planète. Prenez n’importe quel fleuve sur Terre. Mesurez sa longueur réelle, avec tous ses méandres et ses virages capricieux. Divisez ce chiffre par la distance en ligne droite entre sa source et son embouchure. Le résultat moyen oscille systématiquement autour de 3,14.
[Image de la méandrisation d’un fleuve montrant le ratio Pi]
Ce phénomène s’explique par la dynamique des fluides. L’eau érode les rives extérieures, accentuant les courbes, jusqu’à ce que le fleuve finisse par se recouper. Ce cycle d’érosion et de redressement crée un équilibre naturel où Pi règne en maître. On retrouve ce nombre dans la structure de la double hélice de l’ADN, dans le mouvement des vagues et même dans la manière dont les pupilles de nos yeux réagissent à la lumière. L’univers semble avoir été imprimé avec ce tampon numérique.
Votre vie entière tient dans un cercle
La nature « universelle » de Pi signifie qu’il contient absolument tout. Puisque la suite de ses décimales est infinie et aléatoire, elle renferme toutes les combinaisons de chiffres possibles. Si l’on convertit ces chiffres en lettres, Pi contient :
Votre date de naissance exacte.
Le numéro de téléphone de votre premier amour.
L’intégralité des œuvres de Shakespeare.
Le code source du prochain logiciel révolutionnaire.
Tout ce qui a été écrit, et tout ce qui le sera un jour, se trouve quelque part dans cette suite interminable de 3,14159… C’est une bibliothèque totale, mais indéchiffrable. La quête des décimales n’est plus seulement un défi technique pour les supercalculateurs. Elle représente une tentative de cartographier l’infini.
Le mystère du « Point de Feynman »
Au milieu de ce chaos numérique se cache une anomalie célèbre : le Point de Feynman. À la 762ème décimale, une séquence de six chiffres 9 apparaît brusquement. Le physicien Richard Feynman aimait plaisanter à ce sujet. Il disait vouloir mémoriser Pi jusqu’à ce point précis pour pouvoir terminer sa récitation par « 999 999 et ainsi de suite », suggérant ironiquement que le nombre devient rationnel à cet endroit.
Pourtant, le silence reprend immédiatement après. Le désordre recommence. Cette petite île de régularité dans un océan d’entropie fascine les chercheurs. Est-ce un pur hasard statistique ou le signe d’un message que nous ne savons pas encore lire ?

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Les questions que tout le monde se pose
Pourquoi dit-on que Pi est « irrationnel » ?
Un nombre irrationnel ne peut pas s’écrire sous la forme d’une fraction simple. Ses décimales ne s’arrêtent jamais et ne présentent aucune période régulière. C’est un puits sans fond mathématique.
À quoi sert Pi dans la vie de tous les jours ?
Il permet de calibrer les GPS, de concevoir les moteurs de vos voitures et d’assurer la stabilité des gratte-ciel. Sans Pi, les communications par satellite s’effondreraient en quelques secondes.
Qui détient le record de mémorisation de Pi ?
Le record officiel appartient à Rajveer Meena, qui a récité 70 000 décimales en 2015, les yeux bandés, pendant près de 10 heures. Un exploit de mémoire pure qui montre notre fascination pour ce géant numérique.
Si vous deviez écrire les décimales de Pi sur un ruban de papier, ce dernier ferait le tour de l’univers connu avant même que vous n’ayez effleuré une fraction du nombre.




