Le premier matin, le silence fait peur. Le deuxième jour, il agace. Le troisième, quelque chose lâche. Le bruit intérieur, celui qu'on n'entend plus à force de le couvrir par tout le reste, remonte à la surface. Au quatrième jour, la plupart des retraitants disent la même chose : une clarté mentale qu'ils n'avaient pas ressentie depuis des années, comme si l'esprit respirait mieux.
Faire une retraite de silence, c'est décider de ne plus parler pendant plusieurs jours, dans un lieu conçu pour ça. Pas de téléphone, pas d'écran, pas de conversation. Les repas sont pris en silence. Les déplacements se font en silence. On dort, on marche, on mange, on prie (ou pas), et on se retrouve seul avec ce qu'on a en tête, sans aucun moyen de fuir.
L'offre est plus large qu'on ne le pense. Elle va du monastère bénédictin au temple zen, du centre Vipassana au gîte laïque. Voici une sélection de lieux, en France et au-delà, avec ce qu'il faut savoir avant de réserver.
Retraites en monastères chrétiens
Le réseau monastique français reste la porte d'entrée la plus accessible pour une première retraite de silence. Plus de 150 communautés accueillent des retraitants, croyants ou non, sur tout le territoire. Le site Ritrit recense ces lieux et permet de faire une demande de séjour en ligne. La participation financière est généralement libre, laissée à la discrétion de l'hôte selon ses moyens.
Abbaye Notre-Dame de Sénanque (Provence)
Fondée en 1148, tenue par des moines cisterciens, plantée entre les champs de lavande et les collines du Luberon, à quelques kilomètres de Gordes. L'architecture cistercienne, dépouillée par vocation, impose le silence avant même qu'on vous le demande. Les retraitants participent aux offices liturgiques et partagent les repas en silence avec la communauté. Les chambres sont simples, le confort minimal. C'est le but. Informations et réservation sur ndsenanque.com.
Abbaye Notre-Dame de Ganagobie (Alpes-de-Haute-Provence)
Perchée à 650 mètres sur un plateau escarpé entre Sisteron et Manosque, avec vue sur la vallée de la Durance. Une dizaine de moines bénédictins y vivent selon la Règle de Saint Benoît, dont le premier mot est « Écoute ». Les hommes retraitants mangent avec les moines dans le réfectoire, pendant qu'un frère fait la lecture en psalmodiant. Les femmes prennent leurs repas dans l'hôtellerie, en silence aussi. Ce qui frappe en arrivant, selon les témoignages, c'est l'absence totale de sons agressifs : seuls le vent, les oiseaux et les pas sur le gravier. Réservation sur abbaye-ganagobie.com.
Abbaye de Lérins, île Saint-Honorat (Cannes)
Un monastère sur une île. On prend le bateau depuis Cannes et on débarque dans un autre siècle. Des moines cisterciens occupent l'île depuis le Ve siècle. L'isolement insulaire ajoute une dimension physique au silence : on ne peut pas partir sur un coup de tête. L'hôtellerie accueille les retraitants pour quelques jours. Il faut réserver longtemps à l'avance, la demande est forte. Informations sur abbayedelerins.com.
Abbaye de la Pierre-Qui-Vire (Bourgogne)
En plein Morvan, dans un cadre forestier dense. L'abbaye bénédictine accueille des retraitants dans une hôtellerie attenante. Le silence y est profond, renforcé par l'isolement géographique. Les offices en chant grégorien rythment la journée. Plusieurs témoins parlent d'un lieu où le temps semble ralentir de manière presque physique. Détails pratiques sur abbaye-pierrequivire.asso.fr.
Couvent de Corbara (Corse)
Tenu par les frères de Saint-Jean, dans un cadre corse spectaculaire. C'est le lieu qui a servi de décor à l'émission « Bienvenue au monastère » sur C8, où six personnalités ont vécu une semaine de silence filmée par des caméras. Le frère Baudouin, qui accompagnait les participants, résumait l'expérience ainsi : à chaque fois que l'on descend en soi, on ouvre des portes, et derrière ces portes il y a des choses parfois merveilleuses, parfois douloureuses. Le silence permet cela.
Retraites bouddhistes
Monastère Ryumon-Ji (Alsace)
Un monastère zen situé à Weiterswiller, en Alsace. Plusieurs formats de retraites de silence sont proposés : 3, 4 ou 8 jours. Après une demi-journée de silence partiel, le silence total s'installe. Les journées alternent entre méditation assise (zazen), travail manuel (samu) et repas silencieux. Le cadre est sobre, la discipline ferme. Ce n'est pas un spa. Calendrier et inscriptions sur meditation-zen.org.
Village des Pruniers (Dordogne)
Fondé par le moine vietnamien Thich Nhat Hanh, le Village des Pruniers est le plus grand monastère bouddhiste d'Europe. Il propose des retraites de pleine conscience, dont certaines en silence partiel ou complet. L'approche est douce, accessible aux débutants, avec des marches méditatives, des repas en pleine conscience et des enseignements. Moins austère qu'un Vipassana, c'est une bonne entrée en matière pour ceux qui n'ont jamais expérimenté le silence prolongé. Programme sur plumvillage.org.
Retraites Vipassana (plusieurs centres en France et en Europe)
Le format le plus radical. Dix jours de silence total, avec méditation assise dix heures par jour, réveil à 4h30, aucun contact visuel avec les autres participants, aucun livre, aucun carnet, aucun exercice physique en dehors de la marche. La méthode, enseignée selon la tradition de S.N. Goenka, est gratuite (fonctionnement par dons). Plusieurs centres existent en France, notamment à Dhamma Mahi en Bourgogne. C'est une expérience intense, déconseillée comme première retraite pour les personnes fragiles psychologiquement. Ceux qui en reviennent parlent d'un avant et d'un après.
Retraites laïques et non confessionnelles
Monastère de Ségriès (Verdon)
Le lieu accueille des retraites de silence encadrées par des facilitateurs indépendants, hors cadre religieux. Cinq jours sans parler, avec des pratiques variées : méditation, marche consciente, temps d'enseignement (les questions se posent par écrit). Les chambres sont réparties autour d'un cloître, la pratique se fait dans l'ancienne chapelle. Le domaine de plusieurs hectares borde le lac de Sainte-Croix et les Gorges du Verdon. Programme et tarifs sur charlotte-hoefman.com.
Centre Sèvres (Paris)
Pour ceux qui ne peuvent pas quitter la ville, les jésuites du Centre Sèvres à Paris proposent des retraites spirituelles incluant des temps de silence, dans un cadre intellectuel exigeant. Ce n'est pas une retraite de silence intégrale, mais une immersion partielle qui peut convenir à ceux qui veulent tester le format sans s'isoler complètement. Informations sur centresevres.com.
Ce qu'il faut savoir avant de partir
Durée. Une première retraite de trois jours suffit pour goûter au silence. Cinq jours permettent d'aller plus loin. Dix jours (Vipassana) sont une expérience de rupture, pas un simple week-end de détente.
Croyance. La plupart des monastères chrétiens accueillent les non-croyants. La participation aux offices est encouragée mais rarement obligatoire. Les centres bouddhistes et laïques ne demandent aucune affiliation spirituelle.
Téléphone. Presque tous les lieux demandent de couper le téléphone. Certains le tolèrent éteint dans la chambre. Le Vipassana exige de le remettre à l'accueil le premier jour.
Prix. Dans les monastères chrétiens, la participation est libre. Comptez entre 30 et 60 euros par jour comme offrande indicative. Les centres bouddhistes Vipassana fonctionnent par dons. Les retraites laïques encadrées sont payantes, autour de 400 à 700 euros pour cinq jours, hébergement compris.
Santé mentale. Le silence prolongé peut faire remonter des émotions enfouies, parfois violemment. Si vous traversez une période de dépression, de deuil récent ou de fragilité psychologique, parlez-en à un professionnel de santé avant de vous engager dans une retraite longue.

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Ce que le silence fait, d'après ceux qui l'ont vécu
Les retours se ressemblent, d'un lieu à l'autre, d'une tradition à l'autre. Les trois premiers jours sont les plus difficiles : le mental s'agite, cherche de quoi s'occuper, fabrique de l'ennui ou de l'angoisse. Puis quelque chose bascule. Le cerveau arrête de produire du bruit pour combler le vide. Le vide n'est plus un vide. Il devient un espace.
Une retraitante de l'abbaye de Sénanque témoigne : la sérénité du lieu et la simplicité de la vie monastique lui ont permis de réduire son anxiété quotidienne. Un autre, après trois jours au monastère de Solan, parle d'une clarté mentale nouvelle.
Le plus surprenant, dans ces témoignages, c'est ce qui se passe au moment de rompre le silence. Le dernier jour, quand la parole est rendue, les mots ne viennent pas aussi facilement qu'on l'aurait imaginé. La voix est là, mais elle a changé : plus posée, plus lente, plus choisie. Comme si le silence avait appris à la bouche que tout ne mérite pas d'être dit.
Parmi toutes les expériences que l'on peut tenter pour se connaître, une retraite de silence est peut-être la plus simple. Pas besoin de matériel, pas besoin de compétence, pas besoin de croire en quoi que ce soit. Il suffit de se taire. Le reste vient tout seul.
La difficulté, c'est que se taire est la chose la plus difficile du monde.
Sources : Ritrit.com, annuaire de plus de 150 communautés monastiques en France ; Abbaye Notre-Dame de Sénanque, ndsenanque.com ; Abbaye de Ganagobie, abbaye-ganagobie.com ; Abbaye de Lérins, abbayedelerins.com ; Monastère Ryumon-Ji, meditation-zen.org ; Village des Pruniers, plumvillage.org ; Centre Vipassana Dhamma Mahi, mahi.dhamma.org ; Témoignages recueillis sur confidencesdevoyages.com, lemondeadeux.com, revue-longcours.fr.




