En 1732, cinq officiers autrichiens signent un rapport officiel à Belgrade confirmant l'existence de vampires dans le village de Medvegia, en Serbie. Ce document n'est pas une légende populaire. C'est un acte administratif du conseil de guerre impérial de Vienne. Il décrit des corps exhumés, des témoins entendus, des cadavres transpercés d'un pieu. Les vampires ont-ils vraiment existé ? La réponse est plus troublante qu'on ne le croit.
Entre les procès documentés du XVIIIe siècle, les maladies qui mimaient les symptômes vampiriques et les rites anti-vampires de l'Église orthodoxe, la frontière entre mythe et réalité n'a jamais été aussi floue. Voici l'enquête historique et scientifique complète.
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Le rapport Plogojowitz (1725) et le Visum et Repertum de Flückinger (1732) — traduits et annotés en français.
Mythe ou réalité ? Ce que disent les sources historiques
Le vampire folklorique n'a rien à voir avec la créature élégante et romantique popularisée par Bram Stoker en 1897. Dans les villages d'Europe de l'Est aux XVIIe et XVIIIe siècles, le vampire est un mort qui revient, rougeaud, bouffi, fleurant le sang frais, et qui tue ses proches en leur suçant leur vie pendant leur sommeil.
Ce qui distingue ces croyances d'autres légendes, c'est qu'elles ont généré des procédures officielles documentées. Des enquêtes gouvernementales. Des rapports médicaux. Des témoignages sous serment. L'Europe des Lumières, censée avoir tourné le dos aux superstitions, a produit des dizaines de procès-verbaux sur le vampirisme entre 1710 et 1740.
La grande panique vampirique du XVIIIe siècle
La vague commence en Prusse orientale en 1721, puis s'étend à la monarchie des Habsbourg entre 1725 et 1734. Les autorités autrichiennes, qui venaient de conquérir le nord de la Serbie après le traité de Passarowitz (1718), découvrent avec stupeur des pratiques locales d'exhumation et des croyances qu'elles ne comprennent pas. Elles envoient des médecins militaires. Ces médecins rédigent des rapports. Ces rapports circulent dans toute l'Europe occidentale et alimentent une hystérie collective.
Dom Augustin Calmet, bénédictin français et bibliste réputé, consacre en 1746 un traité entier au sujet : Dissertation sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, et sur les revenants et vampires de Hongrie. Ce n'est pas un texte de folklore, c'est une analyse théologique et historique sérieuse, qui recense les cas documentés.
Le procès de Kisilova (1725) : le cas Peter Plogojowitz
C'est l'un des premiers cas officiels documentés. À l'automne 1725, dans le village de Kisilova (actuelle Serbie), un paysan nommé Peter Plogojowitz meurt à l'âge de 62 ans et est enterré selon les rites locaux. En l'espace d'une semaine, neuf habitants du village meurent d'une fièvre foudroyante qui les emporte en vingt-quatre heures. Avant de mourir, plusieurs d'entre eux affirment que Plogojowitz leur est apparu la nuit pour les étouffer.
Les autorités militaires autrichiennes stationnées dans la région sont alertées. Un officier impérial et le pope local procèdent à l'exhumation. Ce qu'ils trouvent les stupéfie : le corps de Plogojowitz est intact après plusieurs semaines, ses yeux sont ouverts, sa peau n'a pas noirci, ses ongles et ses cheveux semblent avoir continué à pousser, et ses lèvres sont couvertes de sang frais.
Le cadavre est transpercé d'un pieu. Un jet de sang s'écoule. Le corps est brûlé. L'officier autrichien rédige un rapport officiel, signé et daté, qui est transmis à Vienne et qui circule rapidement dans toute l'Europe.
L'affaire Arnold Paole (1727-1732) : le premier vampire officiel
Deux ans plus tard, dans le village voisin de Medvegia, un ancien soldat autrichien nommé Arnold Paole tombe d'une charrette de foin et meurt de ses blessures en 1727. De son vivant, Paole avait confié à ses proches avoir été attaqué par un vampire pendant les guerres entre l'Autriche et l'Empire ottoman — et s'être guéri en mangeant de la terre prélevée sur la tombe de la créature.
La première épidémie
Un mois après sa mort, des habitants affirment voir Paole rôder autour du village. Quatre personnes meurent peu après. Les corps sont exhumés. Celui de Paole est décrit comme intact, gonflé, avec une nouvelle peau sous l'ancienne et les lèvres ensanglantées. Quand on lui plante un pieu dans le cœur, il pousse, selon les témoins un hurlement et saigne abondamment. Le corps est décapité et brûlé, ses cendres jetées dans la rivière Morava.
La seconde épidémie et le rapport Flückinger
Cinq ans plus tard, en 1732, une nouvelle vague de morts frappe Medvegia. Seize personnes décèdent en quelques semaines. Le conseil de guerre impérial de Vienne dépêche cette fois une commission officielle dirigée par le médecin militaire Johann Flückinger, accompagné de deux autres médecins et de deux officiers supérieurs. Ils entendent des témoins, examinent des corps, ouvrent des tombes.
Sur treize corps exhumés, huit sont officiellement déclarés vampiriques, corps non décomposés, présence de sang. Les corps sont décapités et brûlés. Le rapport, signé par cinq officiers et daté du 26 janvier 1732, est connu sous le nom de Visum et Repertum ("Vu et constaté"). C'est dans ce document que le mot "vampire" est cité officiellement pour la première fois dans un acte administratif.
Extrait du Visum et Repertum (1732)
« Une fois signalé qu'au village de Medvegia ce qu'on appelle vampire avait tué quelques personnes en suçant leur sang, le très honorable Haut-Commandement m'a ordonné d'examiner la question à fond. »
— Johann Flückinger, médecin militaire autrichien, Belgrade, 26 janvier 1732
Ce rapport est rapidement traduit et diffusé dans toute l'Europe. Le Journal de Londres du 11 mars 1732 en publie un résumé. Des philosophes, des théologiens et des médecins débattent publiquement du phénomène. Voltaire lui-même mentionne les vampires dans son Dictionnaire philosophique — avec un scepticisme acéré mais une connaissance précise des faits.
Les maladies derrière le mythe : porphyrie, rage et catalepsie
La science moderne a proposé plusieurs explications aux phénomènes qui alimentaient la croyance aux vampires. Aucune n'est totalement satisfaisante, mais chacune éclaire une partie du puzzle.
La porphyrie : la maladie du sang et de la lumière
En 1985, le biochimiste canadien David Dolphin propose une hypothèse qui fait le tour du monde : la porphyrie, ensemble de maladies génétiques rares, pourrait expliquer une partie du mythe vampirique. Les porphyries perturbent la production de l'hème, composant essentiel de l'hémoglobine. Les personnes atteintes présentent plusieurs symptômes troublants.
| Symptôme de la porphyrie | Correspondance dans le mythe |
|---|---|
| Photosensibilité extrême — la lumière du soleil blesse la peau | Le vampire ne supporte pas la lumière du jour |
| Nécrose des gencives faisant anormalement ressortir les dents | Les canines proéminentes du vampire |
| Coloration rougeâtre des dents et des ongles (pigments porphyrines) | Lèvres et dents ensanglantées |
| Pâleur extrême et anémie | Le teint cadavérique du vampire |
| Allergie à l'allicine, molécule contenue dans l'ail | Le vampire fuit l'ail |
L'hypothèse de Dolphin a depuis été nuancée : la porphyrie n'explique pas à elle seule le mythe, et les malades n'ont pas de comportements vampiriques. Mais elle illustre comment une maladie réelle, incomprise à l'époque, pouvait générer des croyances surnaturelles dans des communautés qui n'avaient aucun moyen de la diagnostiquer.
La rage : la morsure qui transforme
La rage offre peut-être l'explication la plus pertinente pour les cas d'épidémie vampirique. Le virus, transmis par morsure, comme le vampire, affecte le système nerveux et provoque des symptômes qui résonnent étrangement avec les légendes.
Un malade en phase avancée de rage présente une agressivité extrême pouvant mener à mordre, une hypersensibilité à la lumière et au bruit, des troubles du sommeil nocturne, une hypersalivation qui peut ressembler à de l'écume sanglante, et une agitation incontrôlable. Dans un village du XVIIIe siècle, une personne décédée de la rage et dont le corps n'avait pas été correctement inhumé pouvait être perçue comme un vampire, d'autant que la chauve-souris, vecteur de la rage, est aussi l'animal symbole du vampire.
La catalepsie et les enterrements prématurés
La catalepsie, un état de rigidité et d'inconscience qui peut faire croire à la mort, est une autre piste sérieuse. Au XVIIIe siècle, sans électrocardiogramme ni scanner, confirmer la mort n'était pas trivial. Des cas d'enterrements prématurés sont documentés. Une personne se réveillant dans son cercueil, parvenant à en sortir à moitié, présentant des marques de griffures et de sang, pouvait aisément alimenter les témoignages vampiriques.
L'Église orthodoxe face aux vampires : excommuniés et vrykolakas
Ce qui rend le phénomène vampirique unique dans l'histoire des superstitions, c'est son lien profond avec la théologie chrétienne orthodoxe, un lien que l'Église elle-même a dû gérer, souvent avec embarras.
Le vrykolakas : le vampire de l'excommunié
En Grèce et dans les Balkans, la créature équivalente au vampire s'appelle le vrykolakas. Ce mort-vivant bouffi et rougeaud frappe aux portes la nuit, répand la peste et étouffe les dormeurs. Ce qui le distingue fondamentalement du vampire occidental, c'est son origine théologique : on pouvait devenir vrykolakas pour avoir été excommunié de l'Église orthodoxe.
La logique est cohérente dans ce cadre théologique : l'excommunié est coupé de l'Église, donc de la grâce divine. Son corps ne peut pas se décomposer normalement, la putréfaction étant perçue comme un retour à la terre, une dissolution naturelle et bénite. Un corps intact était donc un signe diabolique, la preuve que le mort était retenu par le diable.
Cette croyance était si ancrée qu'au XVIe siècle, l'Église orthodoxe grecque dut rédiger un texte officiel, appelé noncanon, pour tenter de l'encadrer. Ce texte précisait que si un vrykolakas était découvert, le prêtre local devait être convoqué pour réciter les offices des morts et une invocation à la Mère de Dieu.
La position de l'Église : entre condamnation et participation
La position officielle de l'Église, catholique comme orthodoxe, était de condamner les croyances vampiriques comme superstitions. Mais dans les faits, les prêtres de villages participaient régulièrement aux "croisades anti-vampires" locales. L'Église orthodoxe dut menacer ses propres prêtres d'excommunication s'ils participaient à ces pratiques, ce qui prouve que la participation était courante.
Le père jésuite Gabriel Rzaczynski témoigne en Pologne dans les années 1710-1720 de l'inquiétante multiplication des vampires, qu'il nomme les Uriels, et de l'impuissance de l'Église à endiguer ces croyances. Dom Augustin Calmet, dans son traité de 1746, tente de réconcilier les rapports officiels avec la doctrine chrétienne sur la résurrection des corps, un exercice théologique périlleux.
Le vampire comme christianisme inversé
Vu sous l'angle théologique, le vampire est une parodie de la résurrection chrétienne. Il revient d'entre les morts, mais pas pour la vie éternelle. Il se nourrit de sang, parodie sinistre de l'eucharistie. Il craint la croix et l'eau bénite. Il ne peut entrer dans une église consacrée. Chaque trait du vampire folklorique est une inversion du sacrement chrétien, ce qui explique pourquoi la croyance a si bien prospéré dans les sociétés chrétiennes d'Europe de l'Est.
La décomposition mal comprise : quand la science manquait
La clé de l'énigme vampirique est peut-être la plus simple : l'ignorance des processus normaux de décomposition d'un cadavre. Les enquêteurs qui ouvraient des tombes en 1725 ne savaient pas que la décomposition varie considérablement selon le sol, la température, l'humidité et le type de cercueil.
Un corps enterré dans un sol argileux ou très sec peut se conserver des semaines sans se décomposer visiblement. Les gaz produits par la décomposition peuvent faire gonfler le cadavre, colorer la peau en rouge ou en noir, et pousser du sang hors de la bouche et du nez. Des sons peuvent être produits quand on déplace ou perce le corps, d'où le "cri" entendu par les témoins lors des exhumations.
Des ongles et cheveux qui semblent avoir poussé ? La peau se rétracte après la mort, créant cette illusion. Un corps qui "saigne" abondamment quand on le perce ? Les processus de décomposition peuvent maintenir une pression dans les vaisseaux pendant des semaines. Chaque signe "vampirique" a une explication physiologique précise, mais que personne ne connaissait en 1725.
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Questions fréquentes
Les vampires ont-ils vraiment existé ?
Des créatures immortelles buvant le sang des vivants : non. Des cas documentés de corps exhumés présentant des signes jugés vampiriques par des témoins et des autorités officielles : oui. Les affaires de Peter Plogojowitz (1725) et d'Arnold Paole (1732) sont attestées par des rapports militaires autrichiens signés par des médecins et des officiers. Ce qui existait réellement, c'est une croyance collective soutenue par des maladies mal comprises, des phénomènes normaux de décomposition et une théologie orthodoxe qui associait la non-putréfaction des corps à la présence diabolique.
Quand le mot "vampire" est-il apparu officiellement ?
Le mot "vampire" apparaît pour la première fois dans un acte officiel dans le procès-verbal rédigé à Belgrade le 26 janvier 1732, lors de l'enquête sur l'affaire Arnold Paole. Ce document, connu sous le nom de Visum et Repertum, est signé par cinq officiers autrichiens dont le médecin militaire Johann Flückinger. En anglais, le mot vampire apparaît pour la première fois en 1734 dans un récit de voyage publié dans le Harleian Miscellany.
Pourquoi les vampires craignent-ils l'ail ?
Plusieurs explications coexistent. L'hypothèse médicale la plus sérieuse est celle de la porphyrie : certains malades sont allergiques à l'allicine, la molécule active de l'ail. Une autre explication est folklorique : l'ail était une plante protectrice dans de nombreuses cultures européennes bien avant le mythe du vampire, associée à la purification et à la chasse aux mauvais esprits. Sa forte odeur était censée repousser les entités maléfiques.
Qu'est-ce qu'un vrykolakas ?
Le vrykolakas est l'équivalent grec et balkanique du vampire. C'est un mort-vivant bouffi et rougeaud qui frappe aux portes la nuit, étouffe les dormeurs et répand la maladie. Sa particularité théologique est qu'il pouvait être créé par l'excommunication de l'Église orthodoxe, un excommunié ne pouvant pas se décomposer normalement, son corps restait intact sous l'emprise du diable. Le terme vrykolakas dérive d'un mot slavon signifiant "loup-garou", soulignant le lien entre ces deux créatures dans le folklore balkanique.
Vlad l'Empaleur était-il vraiment un vampire ?
Non. Vlad III de Valachie (1428-1476), dit "l'Empaleur", était un prince roumain réel connu pour sa brutalité, il faisait empaler ses ennemis. Il n'a jamais été associé au vampirisme de son vivant ni dans les décennies qui ont suivi sa mort. Le lien avec Dracula est une construction littéraire de Bram Stoker, qui s'est inspiré du nom "Dracul" (le dragon) porté par la famille de Vlad et de quelques détails historiques. Le mythe du vampire balkanique existait indépendamment de Vlad depuis des siècles.
Sources : Johann Flückinger, Visum et Repertum, Belgrade, 26 janvier 1732 ; Dom Augustin Calmet, Dissertation sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, Paris, 1746 ; David Dolphin, communication à l'American Association for the Advancement of Science, 1985 (hypothèse porphyrie-vampire) ; Paul Barber, Vampires, Burial, and Death, Yale University Press, 1988 ; Jan Louis Perkowski, The Darkling: A Treatise on Slavic Vampirism, Slavica Publishers, 1989.




