Allongée sur un divan, les yeux fermés, guidée par la voix d’un thérapeute, une femme de 27 ans commence à décrire un village qu’elle n’a jamais visité. Elle donne des noms, des dates, des détails sur les vêtements, la lumière, la terre sous ses pieds. Elle parle d’une vie qui n’est pas la sienne. Ou qui l’a été, selon le point de vue.
Cette scène se joue chaque semaine dans des cabinets d’hypnothérapie partout en France, en Suisse, au Québec, aux États-Unis. La pratique s’appelle régression dans les vies antérieures. Elle repose sur un postulat que la science ne valide pas, que des millions de personnes prennent très au sérieux, et que les thérapeutes qui la pratiquent décrivent comme un outil, indépendamment de la question de sa « vérité ».
Avant de laisser la parole aux témoins, un cadrage s’impose.
Comment ça fonctionne ?
Le praticien utilise l’hypnose ericksonienne ou un protocole dérivé pour amener le patient dans un état de conscience modifié. Le corps se relâche, le mental ralentit, et le thérapeute guide la personne « en arrière » dans le temps. D’abord dans l’enfance, puis avant la naissance, et parfois au-delà.
À ce stade, les scénarios divergent radicalement d’une personne à l’autre. Certains ne voient rien. D’autres perçoivent des images floues, des couleurs, des ambiances. D’autres encore vivent des scènes d’un réalisme saisissant, avec des dialogues, des sensations physiques, des émotions violentes, dans des lieux et des époques qu’ils affirment ne pas connaître.
Le praticien ne suggère ni lieu, ni époque, ni personnage. Il pose des questions ouvertes : « Que voyez-vous ? », « Regardez vos pieds, qu’est-ce que vous portez ? », « Quel temps fait-il ? ». Le patient répond avec ce qui lui vient, sans filtre.
Une séance dure entre une heure et demie et trois heures. L’état de transe est comparable à celui d’un rêve très lucide : la personne est consciente, elle entend le thérapeute, elle peut parler, mais son attention est captée par un flux d’images et de sensations qui semblent venir d’ailleurs.
Le livre qui a popularisé la pratique reste Many Lives, Many Masters du Dr Brian Weiss, psychiatre diplômé de Columbia et Yale, ancien chef du département de psychiatrie du Mount Sinai Medical Center de Miami. Weiss raconte comment une patiente, Catherine, sous hypnose classique, a spontanément commencé à décrire des vies antérieures avec une précision qui a mis en échec toutes ses grilles d’analyse psychiatrique.
Le livre s’est vendu à des millions d’exemplaires. Il n’a convaincu personne dans le monde académique. Mais il a ouvert la porte à des milliers de praticiens et de patients.
Ce qu’ils ont vu
Morgane, 30 ans, journaliste sceptique
Morgane fait une séance par curiosité professionnelle. Elle ne croit pas aux vies antérieures. Sous hypnose, deux « vies » apparaissent.
La première : une femme pieds nus dans ce qui ressemble à la Grèce antique, vivant seule dans une cabane, mangeant des fruits. Peu de détails, une ambiance plutôt qu’un récit. La seconde, plus précise : Isabelle, Parisienne d’une trentaine d’années dans les années 1960, écrivaine, militante, féministe.
Au réveil, Morgane est intriguée mais pas convaincue. Elle réalise quelques jours plus tard que Simone Veil venait de mourir au moment de la séance, et qu’elle avait lu plusieurs articles sur son parcours juste avant. Le profil d’Isabelle, la militante féministe, ressemble à un remix inconscient de ces lectures.
Sa conclusion : « Je ne crois pas davantage aux vies antérieures. Mais l’expérience m’a permis de comprendre un peu mieux celle-ci. Mon regard est un tout petit peu plus clair après cette séance. »
Laurent, 45 ans, cadre, venu pour une phobie de l’eau
Laurent a peur de l’eau depuis toujours. Pas une peur raisonnable de la mer agitée. Une terreur panique au contact de l’eau, même dans une baignoire. Aucune explication dans son enfance. Aucun traumatisme identifié. Après des années de thérapie classique sans résultat, il tente l’hypnose régressive.
Sous transe, il se voit debout sur le pont d’un navire en bois. Il porte des vêtements lourds. L’eau monte. Il décrit un naufrage avec une précision qui le surprend lui-même : le bruit du bois qui craque, le froid de l’eau, la panique, l’impossibilité de respirer. Il meurt noyé dans cette « vie ».
La thérapeute le guide à travers la scène, lui fait revivre le moment de la mort, puis l’en extrait. Les semaines suivantes, la phobie ne disparaît pas, mais elle s’atténue de manière significative. Six mois après, Laurent nage en piscine pour la première fois de sa vie.
S’est-il réellement noyé dans une vie antérieure, ou son inconscient a-t-il fabriqué une métaphore puissante pour déverrouiller un blocage ? La réponse ne change rien au résultat. C’est d’ailleurs la position de nombreux praticiens : la question de la véracité historique est secondaire. Ce qui compte, c’est l’effet thérapeutique.
Clarissa, 42 ans, phobie sociale
L’hypnothérapeute parisien Jean Touati relate le cas de Clarissa, souffrant d’une phobie sociale invalidante. Lors de la première séance, la régression la ramène d’abord à des souvenirs d’enfance, puis remonte au-delà de la naissance. Clarissa se révèle très réceptive à l’hypnose profonde et devient extrêmement loquace en transe, décrivant avec une richesse littéraire inhabituelle ce qu’elle « vit ».
Elle traverse la vie fœtale, puis décrit un espace lumineux, un tunnel, des figures bienveillantes. Le récit ressemble à une EMI vécue à l’envers, comme si la naissance était un voyage inversé depuis un « ailleurs ».
Touati, praticien expérimenté, note que le contenu factuel de ces régressions importe moins que leur fonction : elles permettent au patient de se raconter une histoire qui donne du sens à sa souffrance, et ce sens ouvre un espace de guérison.
Nadia, 38 ans, impression de « déjà connu » avec sa fille
Nadia consulte pour une raison inhabituelle. Depuis la naissance de sa fille, elle a la sensation intense de la « connaître depuis toujours ». Pas dans le sens affectif banal. Dans un sens plus profond, comme si elles avaient quelque chose d’inachevé entre elles.
Sous hypnose, Nadia voit une scène dans ce qui ressemble à un pays d’Afrique du Nord, il y a plusieurs siècles. Elle est un homme. Sa fille actuelle est sa sœur dans cette vie-là. Elles sont séparées par un événement violent. Le sentiment d’inachevé colle parfaitement avec ce que Nadia ressent depuis des années.
Après la séance, Nadia ne prétend pas avoir la preuve de quoi que ce soit. Mais le lien avec sa fille, dit-elle, s’est apaisé. Comme si mettre des images sur cette sensation diffuse avait suffi à la calmer.
Victor, journaliste pour Vice, sceptique revendiqué
Victor fait l’expérience pour un article. Il se rend chez une thérapeute formée au Newton Institute. Sous hypnose, il est invité à choisir une porte dans un couloir. Il en ouvre une : néant blanc. Il en ouvre une autre : un homme bronzé dans un paysage à la fois bucolique et apocalyptique.
Le problème : Victor a conscience que tout ce qu’il voit est produit par son imagination. Il se sent participer à un « cours d’improvisation sous anesthésie ». Les images qui viennent lui semblent tirées de films, de lectures, de souvenirs recombinés. Il fait le lien avec ce que les psychologues appellent la cryptomnésie : le cerveau ressort des informations oubliées et les présente comme nouvelles.
Sa conclusion : la séance n’a pas « fonctionné » au sens mystique du terme. Mais la relaxation profonde, l’introspection guidée et le travail sur les émotions avaient une valeur en soi.
Sandrine, praticienne de méditation, expérience profonde
Sandrine arrive chez la thérapeute après des mois d’hésitation. Sous hypnose, elle accède à plusieurs fragments de ce qui ressemble à des vies différentes. Le praticien identifie le moment où une vie en particulier « résonne » avec les problématiques actuelles de Sandrine, et s’y arrête pour un travail de libération émotionnelle.
Ce qu’elle retient : « J’ai appris que notre vie présente n’est pas une page blanche. Comprendre le passé, réel ou imaginaire, permet de mettre des mots sur des émotions dont on ignorait l’origine. »
Vie réelle ou cinéma intérieur ?
Les sceptiques ont des arguments solides. Le cerveau en état de transe est hautement suggestible. Il peut fabriquer des scénarios d’une cohérence remarquable à partir de fragments de mémoire, de films vus, de livres lus, de conversations entendues. La cryptomnésie et la confabulation expliquent une grande partie des récits de « vies antérieures ». Aucune étude contrôlée n’a jamais démontré qu’un patient sous hypnose pouvait fournir des informations historiquement vérifiables sur une époque ou un lieu qu’il ne connaissait pas.
Les praticiens, pour la plupart, ne contestent pas ces objections. Ils les contournent. L’hypnothérapeute de Compiègne cité dans nos recherches le dit avec une franchise désarmante : « Vrai ou faux, les vies antérieures ? Vrai parfois, faux parfois, et parfois un mélange des deux. Cela n’a aucune importance. L’inconscient envoie un message, codé ou pas, et l’essentiel est de l’écouter. »
C’est la position la plus répandue chez les thérapeutes sérieux : que les images soient des souvenirs d’existences passées ou des métaphores construites par l’inconscient pour donner forme à une blessure, le résultat est le même. Le patient se raconte une histoire. Cette histoire libère une émotion bloquée. L’émotion libérée ouvre un espace de changement.

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Ce qui reste après la séance
Presque tous les témoins consultés disent la même chose : l’expérience ne laisse pas indemne. Même ceux qui n’y « croient pas » en ressortent avec quelque chose de décalé, une légère modification de la perspective, comme si le fait d’avoir exploré un récit aussi intime, même fictif, avait remué quelque chose de profond.
La régression dans les vies antérieures n’est pas une science. Ce n’est pas non plus un divertissement. C’est un entre-deux qui dit quelque chose sur le besoin humain de donner du sens à la souffrance, de placer sa douleur dans un récit plus grand que soi, et de croire, ne serait-ce qu’une heure, qu’une blessure qui semble venir de nulle part vient peut-être de quelque part.
Que ce quelque part soit une autre vie ou les profondeurs de l’inconscient, la distinction compte peut-être moins qu’on ne le pense.
Sources : Brian Weiss, Many Lives, Many Masters, 1988 ; Michael Newton, Journey of Souls, 1994 ; Jean Touati, cas cliniques publiés sur orgadia.com ; Témoignages recueillis sur la-liberte.ca, vice.com, patricia-giffard.fr, ocoeurdeletre.fr, hypnoserenite.com.




