Un texte fabriqué, une machine à tuer bien réelle
Je vais être direct. Les Protocoles des Sages de Sion sont un faux intégral. Un plagiat. Une fabrication policière. Ce n’est pas un débat ouvert, c’est un fait établi depuis 1921 par le journaliste Philip Graves dans les colonnes du Times de Londres. Pourtant, ce texte continue de circuler en 2026, recyclé sur Telegram, TikTok et dans les algorithmes de recommandation de plateformes qui prétendent lutter contre la désinformation.
C’est précisément ce paradoxe qui justifie cet article. Non pas pour « présenter les deux côtés », car il n’y en a qu’un seul qui tienne à l’examen. Mais pour comprendre la mécanique d’un faux documentaire qui a alimenté des pogroms, nourri la propagande nazie et qui reste, un siècle plus tard, le modèle structurel de toute théorie du complot moderne.
Mais que dit exactement ce texte?
Les Protocoles se présentent comme le compte-rendu de 24 réunions secrètes (les « protocoles » au sens de procès-verbaux) tenues par des leaders juifs autoproclamés « Sages de Sion ». Le texte prétend exposer un plan de conquête mondiale en plusieurs axes.
Le contrôle politique. Les « Sages » décrivent comment infiltrer et affaiblir les gouvernements en y semant le désordre, les crises économiques et les conflits internes. Le libéralisme et la démocratie sont présentés comme des outils de déstabilisation volontairement introduits pour fragiliser les nations.
Le contrôle de la presse. Plusieurs protocoles détaillent un projet de mainmise sur les journaux et l’édition pour orienter l’opinion publique. La presse libre est décrite comme une façade derrière laquelle les « Sages » dictent le récit dominant.
Le contrôle financier. Le texte affirme que les systèmes bancaires, la dette publique et l’étalon-or sont des mécanismes conçus pour asservir les États. Les crises financières seraient déclenchées volontairement.
La destruction des repères moraux. L’éducation, la religion, la famille sont désignées comme des cibles à saper méthodiquement pour rendre les populations dociles et désorientées.
L’instauration d’un gouvernement mondial. L’objectif final décrit est un État autocratique unique, dirigé par un « roi despote » issu de la lignée de David, qui remplacerait tous les gouvernements existants.
Le texte est rédigé à la première personne du pluriel (« nous »), dans un ton de supériorité méprisante envers les non-Juifs, désignés comme « goyim » et décrits comme un bétail manipulable.
La fabrication : Paris, fin du XIXe siècle
L’Okhrana et le plagiat de Maurice Joly
L’origine du texte est retracée avec une précision raisonnable. La police secrète tsariste (Okhrana) a commandité sa rédaction entre 1897 et 1903, probablement à Paris. L’agent le plus souvent cité est Mathieu Golovinski, identifié par l’historien russe Mikhaïl Lépékhine dans des archives découvertes en 1999.
Le procédé est grossier. Golovinski a copié de larges passages d’un pamphlet satirique français de 1864 : le Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly. Ce texte visait Napoléon III, pas les Juifs. Joly n’était pas antisémite. Son œuvre a simplement été pillée, les références à l’empereur remplacées par « les Sages de Sion ».
Graves l’a démontré en plaçant les textes côte à côte. La correspondance est accablante : des passages entiers sont des décalques mot pour mot.
Pourquoi ce faux a-t-il été fabriqué ?
Le contexte est celui de la Russie de Nicolas II. Le régime tsariste affronte une modernisation qu’il ne maîtrise pas. Les tensions sociales montent. L’Okhrana cherche un bouc émissaire pour détourner la colère populaire.
Les Protocoles prétendent être le compte-rendu secret d’une réunion de leaders juifs planifiant la domination mondiale. Le texte décrit un programme de subversion des États, de contrôle de la presse, de manipulation financière.
Rien de tout cela ne repose sur le moindre fait. Le texte ne cite aucune date vérifiable, aucun lieu précis, aucun nom réel de participant.
Le plagiat ligne par ligne : quatre passages, un même faussaire
Philip Graves l’a démontré dans le Times de Londres les 16, 17 et 18 août 1921. L’historien Pierre Charles l’a confirmé par une étude comparative systématique. Le verdict est sans appel : 160 passages des Protocoles sont des paraphrases directes du Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly, publié en 1864.
Le procédé est mécanique. Golovinski a ouvert le livre de Joly, remplacé « Napoléon III » par « les Juifs », « la France » par « le monde », et recopié le reste quasi mot pour mot. Un seul détail trahit l’ampleur de la négligence : le faussaire a laissé une référence au dieu hindou Vishnu dans un texte censé avoir été rédigé par des dirigeants juifs.
Les quatre extraits ci-dessous placent la source et la copie côte à côte. Les passages identiques sont surlignés. Jugez par vous-mêmes.
Ma Constitution était muette sur une foule de droits acquis qui seraient incompatibles avec le nouvel ordre des choses. Il en est ainsi de la liberté de la presse, du droit d’association (…) et de beaucoup d’autres choses encore qui devront disparaître ou être profondément modifiées.
Le pays fermera entièrement les yeux (…). Je m’empresse de vous dire que les libertés que je supprime, je promets très solennellement de les rendre après l’apaisement des partis.
Montesquieu répond : Je crois qu’on attendra toujours.
J’entends parler de la liberté de la presse, du droit d’association, la liberté de conscience, du principe électif, et de beaucoup d’autres choses qui devront disparaître du répertoire humain ou être radicalement changées.
Alors ils fermeront les yeux et attendront les événements (…) surtout parce que nous leur promettrons de leur rendre toutes les libertés enlevées quand les ennemis seront apaisés et les partis réduits à l’impuissance.
Inutile de dire qu’ils attendront longtemps ce retour vers le passé.
Comme le dieu Vishnu, ma presse aura cent bras, et ces bras donneront la main à toutes les nuances d’opinion quelconque sur la surface entière du pays.
Dans ma police, un tiers de mes sujets surveillera les deux autres.
Notre régime sera l’apologie du règne de Vishnu, qui en est le symbole, nos cent mains tiendront chacune un ressort de la machine sociale.
Dans notre programme un tiers des sujets surveillera les autres par sentiment du devoir, pour servir volontairement l’État.
Machiavel : Je fais moins attention à ce qui est bon et moral qu’à ce qui est utile et nécessaire.
Le droit est une notion infiniment vague.
Montesquieu reproche à Machiavel de n’avoir que deux mots à répéter : « Force » et « ruse ».
Nous faisons moins attention à ce qui est bon et moral qu’à ce qui est profitable et nécessaire.
Le droit est une idée abstraite établie par rien.
Celui qui veut gouverner doit avoir recours à la ruse et à l’hypocrisie.
Machiavel : dans les pays parlementaires, c’est presque toujours par la presse que périssent les gouvernements, eh bien, j’entrevois la possibilité de neutraliser la presse par la presse elle-même.
Je diviserai en trois ou quatre catégories les feuilles dévouées à mon pouvoir.
C’est dans la presse que triomphent les gouvernements. Aussi nous avons l’intention de la neutraliser par la presse elle-même.
Nous diviserons en plusieurs catégories les publications dévouées à notre cause.
La diffusion : du pogrom à l’industrie génocidaire
La Russie tsariste
La première publication connue remonte à 1903, dans le journal Znamya de Pavel Krouchevan, à Saint-Pétersbourg. Krouchevan avait organisé le pogrom de Kichinev la même année, qui fit 49 morts.
Le texte fut ensuite intégré en annexe d’un ouvrage mystique de Serge Nilus en 1905. C’est cette version qui circulera le plus largement.
L’Allemagne nazie
Adolf Hitler cite les Protocoles dans Mein Kampf (1925). Le passage est révélateur de la logique conspirationniste : Hitler reconnaît implicitement que le texte pourrait être un faux, mais affirme que cela prouve justement sa véracité, puisque « les Juifs » le nieraient forcément.
Cette inversion de la charge de la preuve est le mécanisme central de toute théorie du complot. Je considère ce passage de Mein Kampf comme l’un des exemples les plus purs de raisonnement circulaire appliqué à la politique.
Alfred Rosenberg, principal idéologue nazi, a utilisé les Protocoles comme pièce maîtresse de sa propagande dès les années 1920. Le texte figurait au programme scolaire du Troisième Reich.
Les États-Unis et Henry Ford
Henry Ford a financé la publication de 500 000 exemplaires des Protocoles aux États-Unis via son journal The Dearborn Independent entre 1920 et 1927. Ford s’est rétracté en 1927 sous pression judiciaire, mais le mal était fait.
La réfutation : un cas d’école en analyse documentaire
Le procès de Berne (1934-1935)
Le procès de Berne en Suisse reste la réfutation judiciaire la plus aboutie. Le tribunal a conclu que les Protocoles étaient un faux, une œuvre de plagiat et une littérature de caniveau. L’expert C.A. Loosli a présenté une analyse textuelle détaillée.
Le consensus historique
Il n’existe aucun historien sérieux, dans aucune université accréditée, qui considère les Protocoles comme authentiques. Norman Cohn, dans Warrant for Genocide (1967), a produit l’étude de référence. Il qualifie le texte de « mandat pour un génocide », une formule que je trouve d’une justesse glaçante.
L’historienne Hadassa Ben-Itto a complété ce travail dans The Lie That Wouldn’t Die (2005), en retraçant les batailles judiciaires mondiales autour du texte.
Pourquoi des gens y croient encore : les « arguments » et leur réfutation
Cette section existe pour une raison précise. Cacher des arguments faibles les rend mystérieux. Les exposer à la lumière les désintègre. C’est le principe de l’inoculation cognitive, documenté par le psychologue Sander van der Linden à Cambridge en 2017. Voici les arguments les plus fréquents des tenants de l’authenticité, suivis de ce qui les annule.
« Le monde ressemble à ce que décrivent les Protocoles »
C’est l’argument massue. La concentration des médias, la puissance de la finance internationale, la manipulation de l’opinion : tout cela existe. Les partisans du texte affirment que cette correspondance entre les Protocoles et la réalité prouve leur authenticité.
Le problème est logique, pas factuel. Maurice Joly décrivait déjà ces mécanismes en 1864 pour critiquer Napoléon III. Les faussaires ont copié un texte qui analysait le pouvoir autoritaire en général. N’importe quel texte décrivant des techniques de domination politique « ressemblera » à la réalité, parce que les techniques de domination se ressemblent toutes, quelle que soit l’époque.
Umberto Eco a formulé cela de manière limpide dans Le Cimetière de Prague (2010) : un faux réussi fonctionne parce qu’il dit ce que les gens veulent déjà croire. La ressemblance avec le réel est la condition de fabrication du faux, pas la preuve de son authenticité.
« La preuve que c’est vrai, c’est qu’on veut le censurer »
L’argument du martyr documentaire. Si le texte est interdit, attaqué, réfuté avec autant d’énergie, c’est qu’il dérange des intérêts puissants. Raisonnement séduisant. Raisonnement creux.
Par cette logique, Mein Kampf serait un texte sacré et les manuels de fabrication de bombes des œuvres philosophiques. Un texte peut être combattu parce qu’il est faux et dangereux, pas parce qu’il est vrai et gênant. La réfutation de Philip Graves en 1921 ne repose pas sur une opinion : elle repose sur une comparaison textuelle ligne par ligne avec le livre de Joly. C’est de la philologie, pas de la censure.
« Le Congrès sioniste de Bâle en 1897 correspond aux dates »
Le premier Congrès sioniste s’est tenu à Bâle en 1897, sous la direction de Theodor Herzl. Les partisans des Protocoles y voient le lieu de la rédaction du « plan secret ».
Les actes du Congrès de Bâle sont publics depuis 1897. Ils portent sur la création d’un foyer national juif en Palestine. Aucun passage ne correspond, même de loin, au contenu des Protocoles. La coïncidence de date est utilisée par les faussaires comme point d’ancrage, une technique classique de désinformation : accrocher un mensonge à un fait réel pour lui donner une apparence de solidité.
« Des personnalités importantes y ont cru, ça ne peut pas être rien »
Henry Ford y a cru. Nicolas II y a cru. Des millions de gens y ont cru.
Des millions de gens ont aussi cru que la Terre était plate, que les sorcières volaient et que le sang des malades devait être drainé pour les guérir. L’argument du nombre n’a aucune valeur épistémique. Ce qui compte, c’est la preuve matérielle. Et la preuve matérielle – le plagiat de Joly, l’identification de Golovinski, le verdict de Berne – pointe dans une seule direction.
Ford lui-même s’est rétracté publiquement. Nicolas II a ordonné que le texte ne soit pas utilisé comme outil de propagande après avoir appris son origine douteuse, selon les travaux de l’historien Walter Laqueur (Russia and Germany, 1965). Même ceux qui y ont cru ont fini par reculer.
« On ne peut pas prouver que c’est un faux à 100% »
Dernier retranchement. L’appel à l’incertitude résiduelle. Aucune preuve n’est jamais absolue à 100%, et les conspirationnistes exploitent cette marge.
La charge de la preuve fonctionne dans l’autre sens. C’est à celui qui affirme l’authenticité d’un document de la démontrer. Les Protocoles n’ont aucun manuscrit original, aucun auteur identifié côté « Sages de Sion », aucune chaîne de transmission vérifiable, aucune corroboration par une source indépendante. En revanche, la source du plagiat est identifiée, le faussaire probable est nommé, le commanditaire est documenté. Le doute résiduel que brandissent les défenseurs du texte n’est pas un doute scientifique. C’est un refus de conclure.

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Sources
- Philip Graves, « The Truth about the Protocols: A Literary Forgery », The Times, 1921
- Norman Cohn, Warrant for Genocide: The Myth of the Jewish World Conspiracy and the Protocols of the Elders of Zion, 1967
- Hadassa Ben-Itto, The Lie That Wouldn’t Die: The Protocols of the Elders of Zion, 2005
- Maurice Joly, Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu, 1864
- Mikhaïl Lépékhine, recherches dans les archives russes sur Golovinski, 1999
- C.A. Loosli, rapport d’expertise au procès de Berne, 1934-1935
- Umberto Eco, Le Cimetière de Prague, 2010
- Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion : Faux et usages d’un faux, 2004
- Walter Laqueur, Russia and Germany: A Century of Conflict, 1965
- Sander van der Linden, recherches sur l’inoculation cognitive, Université de Cambridge, 2017



