C’est l’une des confusions visuelles les plus fréquentes au Vatican. Vous regardez le Pape François saluer la foule, une brise légère soulève le petit tissu blanc sur le sommet de son crâne, et l’image est frappante. On dirait une kippa.
Pourtant, la grande majorité des chrétiens entrent à l’église tête nue. Les hommes retirent leur casquette ou leur chapeau dès le parvis.
Pourquoi le chef de l’Église catholique semble-t-il violer cette règle tacite ? Pourquoi ressemble-t-il à un rabbin ? Ce petit disque de soie blanche cache une histoire de froid polaire, de coiffeurs maladroits et de théologie pointue.
L’origine glaciale : Une question de survie
Oubliez la symbolique mystique pour un instant. L’origine de la coiffe papale est purement, brutalement pratique.
Imaginez-vous dans une abbaye du XIIIe siècle. Il n’y a pas de chauffage central. Les murs de pierre suintent l’humidité. L’hiver mord. Et vous êtes un clerc. Pour marquer votre soumission à Dieu, vous avez dû subir la tonsure.
Le barbier du monastère a rasé le sommet de votre crâne, laissant une couronne de cheveux. La peau est à nu. La chaleur corporelle s’échappe par cette « cheminée » humaine. Les moines tombaient malades. Ils gelaient littéralement sur place pendant les heures de prières nocturnes.
Il fallait une solution.
L’Église a inventé le pileolus (le petit chapeau). Un simple disque de feutre ou de laine, taillé exactement à la dimension de la partie rasée. Il ne servait qu’à une chose : empêcher le cerveau du clergé de geler. Ce que nous voyons aujourd’hui sur la tête du Pape est l’ancêtre direct de ce « bouchon » thermique.
La rupture théologique : Saint Paul a dicté la mode
Si l’origine est utilitaire, pourquoi les laïcs n’en portent-ils pas ? Pourquoi votre oncle retire-t-il son béret à la messe ?
Tout remonte à une lettre. Une seule.
Dans sa Première Épître aux Corinthiens (11:4), Saint Paul pose une règle d’airain qui va façonner l’Occident chrétien pour deux millénaires :
« Tout homme qui prie ou qui prophétise la tête couverte déshonore sa tête. »
Pour Paul, l’homme est l’image directe de la gloire de Dieu et doit se présenter face découverte. La femme, dans le contexte culturel de l’époque, devait se couvrir par signe de pudeur et de soumission sociale.
Cette injonction paulinienne a créé une divergence radicale avec le judaïsme.
Pour le Juif, se couvrir la tête (Kippa ou Yarmulke) est un signe de crainte du Ciel (Yirat Shamayim). C’est un rappel constant qu’il existe une autorité au-dessus de l’homme. On se couvre pour marquer sa petitesse.
Pour le Chrétien, se découvrir est un signe de filiation. On enlève son chapeau pour parler à Dieu comme un fils parle à son père, sans barrière.
Alors, pourquoi le Pape désobéit-il à Saint Paul ?
Le Zucchetto : Un privilège hiérarchique
En réalité, le Pape obéit à Saint Paul, mais seulement au moment le plus critique.
Observez bien la prochaine messe télévisée. Au début de la cérémonie, le Pape porte sa calotte (appelée Zucchetto en italien, ce qui signifie « petite citrouille » à cause de sa forme constituée de huit segments cousus). Il la garde pendant l’homélie. Il la garde assis.
Mais au moment de la Consécration, quand le pain et le vin deviennent le Corps et le Sang du Christ, le Pape retire sa calotte selon les normes liturgiques officielles.
C’est le seul moment où il se retrouve tête nue face à Dieu, en signe d’humilité absolue. Le reste du temps, le zucchetto sert de marqueur de rang. C’est un uniforme.
Blanc pour le Pape (la lumière divine).
Rouge pour les Cardinaux (prêts à verser leur sang pour l’Église).
Violet pour les Évêques.
Noir pour les simples prêtres (bien que l’usage se soit perdu, il reste autorisé).
Le secret caché dans le nom : Le « Soli Deo »
Les initiés du Vatican n’appellent pas toujours cela une calotte ou un zucchetto. Ils utilisent un surnom latin qui résume tout le mystère : le Soli Deo.
Traduction brutale : « À Dieu Seul ».
Ce nom n’est pas poétique, il est juridique. Selon le très strict Cæremoniale Episcoporum (le manuel d’instruction des évêques rédigé en 1984), ce petit morceau de soie ne doit être retiré que devant une seule personne (ou entité) dans tout l’univers : Dieu lui-même.
C’est pour cela que vous verrez le Pape saluer des Rois, des Présidents ou des foules immenses avec sa calotte vissée sur le crâne. Il ne la retire pas par politesse humaine. Il ne la retire que lors de la Préface de la Messe, juste avant que l’hostie ne soit consacrée.
Ce geste technique prouve que la calotte n’est pas un accessoire de mode, mais une frontière théologique : le Pape reste le chef des hommes (couvert), jusqu’à ce qu’il se trouve face à son Créateur (découvert).
Juifs et Catholiques : Une ressemblance trompeuse
La ressemblance physique entre la kippa et le zucchetto est indéniable. Techniquement, c’est presque le même objet. Mais leur « logiciel » interne diffère totalement.
La kippa juive est un toit. Elle sépare l’homme du divin pour marquer la distance sacrée. Elle se porte (pour les pratiquants) en permanence, même dans la rue, même au travail. C’est une identité constante.
Le zucchetto catholique est un couvercle. Il couvre la tonsure (même symbolique aujourd’hui). Il fait partie des vêtements liturgiques officiels. Le Pape ne porterait pas son zucchetto avec un jean et un t-shirt. C’est un habit de fonction, pas un accessoire de foi personnelle.
Cependant, l’histoire nous offre un clin d’œil savoureux. Il existe une tradition d’échange. Si vous achetez un zucchetto blanc chez Gammarelli (le tailleur du Pape à Rome) et que vous le tendez au Pape lors d’une audience, il est possible qu’il l’échange contre le sien. C’est l’un des rares souvenirs « reliques » qu’un fidèle peut obtenir directement de la tête du Saint-Père.

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Les questions que tout le monde se pose
Est-ce que n’importe qui peut porter un zucchetto noir ?
En théorie, oui. Le droit canonique permet aux clercs ordonnés de le porter. Cependant, pour un laïc, c’est déconseillé. Vous passeriez pour un excentrique ou un usurpateur. Si vous voulez couvrir votre tête à l’église pour des raisons de froid, un bonnet classique fera l’affaire, mais la tradition demande de le retirer par respect.
Pourquoi appelle-t-on cela une « calotte » ?
Le mot vient de l’ancien français « cale », une sorte de coiffe plate. L’expression « baisser sa calotte » (se soumettre) ou « la calotte » (pour désigner le clergé de manière péjorative) vient directement de ce petit morceau de tissu. C’est l’accessoire qui a fini par désigner la caste tout entière.
Le Pape dort-il avec ?
Non. Contrairement à la kippa qui peut être portée très longtemps par certains juifs orthodoxes (bien que retirée pour dormir), le zucchetto est un vêtement de jour et de cérémonie. Le Pape l’enlève dans ses appartements privés. Sa tête a aussi besoin de respirer.




