Quand les missiles frappent Téhéran et que les ripostes iraniennes touchent Dubaï, Bahreïn et l’Arabie Saoudite, une partie du monde cherche des réponses dans l’analyse géopolitique. Une autre partie ouvre sa Bible.
C’est un réflexe aussi vieux que le christianisme lui-même. Chaque conflit majeur relance les mêmes questions : Jésus a-t-il annoncé cette guerre ? Sommes-nous dans les derniers temps ? Que dit le texte, exactement, sur la survie quand le monde s’effondre ?
La réponse se trouve dans deux chapitres précis des Évangiles, Matthieu 24 et Luc 21, connus sous le nom de « discours eschatologique » ou « discours sur la fin des temps ». Jésus y parle de guerres, de destructions, de fuite et de survie avec une précision qui surprend quand on prend la peine de les lire attentivement, sans les déformer ni dans un sens ni dans l’autre.
Le contexte : une question posée sur un mont, face au Temple
La scène se passe quelques jours avant la crucifixion. Jésus sort du Temple de Jérusalem. Ses disciples, impressionnés par les constructions, lui font remarquer la beauté du bâtiment. Sa réponse les glace : « Il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit renversée. »
Ils montent au mont des Oliviers. Les disciples, en privé, posent la question : « Quand est-ce que ça arrivera ? Et quel signe annoncera ta venue et la fin du monde ? »
Ce qui suit est le plus long discours prophétique attribué à Jésus dans les Évangiles. Deux niveaux de lecture se superposent : la destruction de Jérusalem par les Romains en l’an 70 (qui s’est produite dans les quarante ans qui ont suivi ces paroles) et une catastrophe de plus grande ampleur, située dans un futur indéterminé. Les exégètes débattent depuis deux mille ans pour savoir où finit l’un et où commence l’autre.
Les guerres : ni signe de la fin, ni raison de paniquer
Le premier avertissement de Jésus porte sur les guerres elles-mêmes. Et il va à l’encontre de ce que beaucoup de lecteurs pressés y cherchent.
« Vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres. Ne vous laissez pas effrayer, car il faut que ces choses arrivent. Mais ce n’est pas encore la fin. » (Matthieu 24:6)
Le texte dit le contraire de ce qu’on lui fait dire sur les réseaux sociaux à chaque nouveau conflit. Jésus ne dit pas que la guerre est le signe de la fin. Il dit que la guerre arrivera, que les gens auront peur, et que cette peur sera exploitée par ceux qui prétendront que c’est la fin. Sa consigne est limpide : ne vous laissez pas effrayer.
Rick Warren, pasteur évangélique américain, fait remarquer que dans l’histoire de 185 générations humaines, dix seulement ont connu une paix ininterrompue. Quand Jésus annonce des guerres et des rumeurs de guerres, il ne fait pas une prédiction spectaculaire. Il décrit la condition humaine ordinaire.
Le vrai signe : quand il faut partir
C’est plus loin dans le texte que les choses deviennent opérationnelles. Et étrangement concrètes.
« Quand vous verrez Jérusalem investie par des armées, sachez alors que sa désolation est proche. Alors, que ceux qui seront en Judée fuient dans les montagnes ; que ceux qui seront au milieu de la ville en sortent ; et que ceux qui seront dans les campagnes n’entrent pas dans la ville. » (Luc 21:20-21)
Jésus ne parle pas en paraboles ici. Il donne un plan d’évacuation. Le texte de Matthieu ajoute des détails encore plus crus :
« Que celui qui sera sur le toit ne descende pas pour prendre ses affaires. Que celui qui sera dans les champs ne retourne pas chercher son manteau. Malheur aux femmes enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là. Priez pour que votre fuite n’arrive pas en hiver. » (Matthieu 24:17-20)
Quelques lignes à déplier, parce que chacune contient une logique de survie.
Ne pas descendre du toit : dans l’architecture palestinienne de l’époque, les toits-terrasses permettaient de circuler d’un bâtiment à l’autre sans passer par les rues. Jésus dit : si vous êtes en hauteur quand la menace arrive, ne redescendez pas dans la maison. Gagnez du temps, pas des objets.
Ne pas retourner chercher son manteau : le manteau, dans la Palestine du Ier siècle, servait de couverture pour dormir. Jésus dit que même le confort minimum ne vaut pas le risque de perdre quelques minutes.
Malheur aux femmes enceintes : ce n’est pas une malédiction, c’est une compassion. Les personnes vulnérables, celles qui ne peuvent pas fuir vite, seront les premières victimes.
Priez pour ne pas fuir en hiver : une fuite à pied dans les montagnes de Judée, en plein froid, avec des enfants, relève de l’épreuve de survie.
L’historien Flavius Josèphe, témoin oculaire du siège de Jérusalem en 70, décrit des scènes qui correspondent presque mot pour mot à ce que Jésus avait annoncé : famine, trahisons internes, massacres, fuite désespérée. Et le détail que les commentateurs chrétiens relèvent depuis des siècles : les chrétiens de Jérusalem, obéissant à cet avertissement, ont quitté la ville avant le siège. Aucun chrétien ne figure parmi le million de victimes estimées lors de la destruction du Temple.
« Ne vous laissez pas séduire »
L’autre fil qui traverse ce discours, c’est la mise en garde contre la manipulation.
« Prenez garde que personne ne vous séduise. Car beaucoup viendront en mon nom, disant : c’est moi le Christ. Et ils en séduiront beaucoup. » (Matthieu 24:4-5)
« Si quelqu’un vous dit : le Christ est ici, ou il est là, n’en croyez rien. Car il s’élèvera de faux christs et de faux prophètes, et ils feront de grands prodiges, au point de séduire, si c’était possible, même les élus. » (Matthieu 24:23-24)
En temps de guerre, la peur fait le lit de tous les manipulateurs : politiques, religieux, idéologiques. Jésus ne dénonce pas un camp. Il dénonce un mécanisme. Quand les repères s’effondrent, les gens cherchent un sauveur visible, immédiat, qui leur dit quoi faire et quoi croire. Jésus dit : méfiez-vous de ceux qui prétendent avoir la réponse.
Le paradoxe est saisissant : celui que des milliards de personnes considèrent comme le Sauveur avertit lui-même de ne pas courir après les sauveurs autoproclamés.
« Veillez, car vous ne savez pas »
Le discours se termine sur une note que les amateurs de prophéties apocalyptiques ignorent soigneusement :
« Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne les connaît, pas même les anges des cieux, pas même le Fils, mais le Père seul. » (Matthieu 24:36)
Jésus dit qu’il ne sait pas lui-même quand la fin arrivera. Ce verset, à lui seul, devrait suffire à disqualifier toute personne, passée ou présente, qui prétend connaître la date. Si Jésus affirme ne pas la connaître, quiconque prétend le contraire se place au-dessus de celui qu’il dit suivre.
La consigne qui suit est d’une sobriété radicale : « Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra. » (Matthieu 24:42)
Pas de plan détaillé. Pas de calendrier. Pas de bunker. Veiller. Rester lucide. Ne pas sombrer dans la peur. Ne pas suivre les faux prophètes. Et si les armées encerclent la ville : prendre les montagnes.

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Ces textes ont été écrits pour des hommes et des femmes du Ier siècle, dans un contexte précis. Ils s’adressaient à des gens qui allaient vivre, dans les décennies suivantes, une catastrophe militaire réelle. L’historicité de cette application première ne fait pas débat chez les exégètes.
Leur application au monde contemporain, en revanche, dépend de la grille de lecture. Pour les évangéliques, Matthieu 24 parle aussi d’un avenir qui reste à venir. Pour les catholiques et les protestants historiques, le texte a été accompli dans ses grandes lignes lors de la destruction de Jérusalem, et sa portée actuelle est spirituelle plus que littérale.
Quelle que soit la lecture, trois principes traversent les époques sans prendre une ride :
La guerre n’est pas un signe de la fin. C’est la condition du monde. Ne pas paniquer.
Se méfier de ceux qui instrumentalisent la peur pour prendre le pouvoir sur les esprits. Faux prophètes, faux messies, faux analystes qui vendent des certitudes : Jésus les avait décrits il y a deux mille ans. Ils n’ont pas changé de méthode.
Quand la menace est réelle et physique, la spiritualité ne dispense pas du bon sens. Fuir dans les montagnes, ne pas perdre de temps à récupérer ses affaires, protéger les plus vulnérables : ce sont des réflexes de survie avant d’être des métaphores.
Le texte le plus « mystique » du Nouveau Testament contient, en son coeur, le conseil le plus terre-à-terre qui soit : si les armées arrivent, partez. Vite. Léger. Maintenant.
Et surtout, ne suivez pas celui qui vous promet que tout ira bien parce qu’il a déchiffré les prophéties. Jésus a dit que lui-même ne connaissait pas la date. Celui qui prétend la connaître ment, et celui qui y croit se met en danger.
Sources : Évangile selon Matthieu, chapitre 24 ; Évangile selon Luc, chapitre 21 ; Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs, Livre V-VI ; Rick Warren, « Ce que dit la Bible au sujet de la guerre » ; Bible annotée de Neuchâtel, commentaire de Luc 21:20-28 ; Traduction AELF (Association épiscopale liturgique pour les pays francophones).




