Actualité

Iran : et si cette guerre était le début d’une libération ?

Par Philippe Loneux |
Femme iranienne de profil tenant une lanterne allumée sur une colline, observant Téhéran à l'aube alors que deux panaches de fumée s'élèvent de la ville après des explosions.

Ce matin, des explosions ont réveillé Téhéran avant l’aube. Deux panaches de fumée au-dessus du quartier Pasteur. Les sirènes à Jérusalem. L’internet iranien coupé à 96%. Et quelque part dans Washington, Reza Pahlavi, fils du dernier chah, enregistrait une vidéo les larmes dans la voix : « Nous sommes très proches de la victoire finale. »

On peut trouver cette image naïve. Ou déplacée. Mais il y a dans sa voix quelque chose que les communiqués militaires ne disent pas, l’écho d’un peuple qui attend, depuis 46 ans, de respirer autrement.

Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas simple. Ça ne l’est jamais. Mais avant de condamner par réflexe, peut-être faut-il se souvenir de ce qu’est vraiment l’Iran. Et de ce que son peuple endure.

Ce qu’était l’Iran avant : la mémoire d’une grandeur

Il faut commencer par là, parce que les images de missiles finissent par effacer tout le reste.

L’Iran est l’une des plus vieilles civilisations continues de l’humanité. Persépolis, construite au Ve siècle avant notre ère, témoigne d’un empire qui s’étendait de l’Égypte à l’Inde. Avicenne, né en 980 dans ce qui est aujourd’hui l’Ouzbékistan mais formé dans la tradition persane, a posé les bases de la médecine mondiale. Hafez, le grand poète de Chiraz au XIVe siècle, est encore récité de mémoire dans les familles iraniennes aujourd’hui, comme d’autres peuples récitent des prières.

Le Nowruz, le Nouvel An perse fêté à l’équinoxe de printemps, précède l’islam de plusieurs millénaires. Il survit encore, malgré les interdictions, malgré la pression du régime. Parce qu’il est inscrit dans l’âme du peuple.

Ce n’est pas un détail culturel. C’est le signe d’une civilisation qui a traversé les conquêtes arabes, mongoles, ottomanes, et qui a toujours resurgi. Toujours.

Un peuple mystique par nature

Il y a quelque chose de profondément spirituel dans la façon dont les Iraniens ont toujours vécu l’oppression. La tradition soufie persane, portée par des figures comme Rumi, Attar de Nishapur ou Saadi, véhicule depuis des siècles une idée subversive : le divin ne réside pas dans la loi imposée de l’extérieur, mais dans la lumière intérieure de chaque être. « Sors de ton voile », écrivait Hafez. Pas une métaphore anodine pour un pays où le voile est obligatoire sous peine d’arrestation.

Le peuple iranien a cette mémoire-là. Longue, profonde, spirituelle. Et c’est peut-être pourquoi il résiste depuis si longtemps, pas seulement politiquement, mais intérieurement.

1979 et après : 46 ans de promesses trahies

La République islamique est née d’une révolution populaire. C’est important de le rappeler. En 1979, des millions d’Iraniens voulaient se débarrasser du chah, de sa corruption, de sa Savak, la police secrète qui torturait et faisait disparaître les opposants. La révolution portait un espoir réel.

Cet espoir a été confisqué. Rapidement et brutalement.

Khomeini a écarté les laïcs, les femmes, les communistes, les libéraux qui avaient tous participé à la révolution. La République islamique a instauré sa propre forme de terreur : exécutions massives, guerre Iran-Irak qui a coûté entre 500 000 et un million de morts, répression de toute dissidence. Les Gardiens de la Révolution, les mêmes dont les bases sont frappées ce matin, sont devenus un État dans l’État, contrôlant une part considérable de l’économie iranienne tout en finançant des milices à travers tout le Moyen-Orient.

Mahsa Amini et le cri de 2022

En septembre 2022, Mahsa Amini, 22 ans, mourait après son arrestation par la police des mœurs pour port de voile jugé inapproprié. Des millions d’Iraniens sont descendus dans la rue. Les femmes brûlaient leur voile. Les hommes les rejoignaient. Le slogan « Femme, Vie, Liberté », en kurde « Jin, Jiyan, Azadî », a traversé les frontières et le monde.

Le régime a réprimé. Plus de 500 morts. Des milliers d’arrestations. Des exécutions publiques pour « inimitié envers Dieu. »

Ce peuple-là, celui qui brûlait son voile dans les rues de Téhéran, c’est le même qui subit aujourd’hui les bombardements. La nuance est douloureuse. Elle est nécessaire.

Pourquoi l’intervention peut être vue comme un tournant

Je vais dire ce que beaucoup pensent sans l’écrire : la République islamique iranienne n’est pas tombée sous la pression de son peuple, malgré des décennies de résistance, parce qu’elle disposait d’un appareil répressif d’une brutalité et d’une efficacité redoutables. Les Gardiens de la Révolution ne sont pas une armée ordinaire. Ils sont une structure idéologique, économique et militaire qui a su écraser chaque soulèvement.

Ce 28 février 2026, les États-Unis et Israël frappent précisément cette structure. Les lanceurs de missiles balistiques. Les bases des Gardiens. Les infrastructures du régime. Trump dit vouloir « raser l’industrie balistique iranienne. » Netanyahu parle d’ »affaiblir profondément le régime. »

On peut discuter des motivations. Elles ne sont certainement pas purement altruistes. Mais l’effet potentiel sur le peuple iranien mérite d’être posé sérieusement : si l’appareil répressif des Gardiens est suffisamment affaibli, est-ce que cela rouvre un espace pour les Iraniens eux-mêmes ?

Ce que dit l’histoire des régimes fragilisés

L’histoire récente offre des exemples contrastés. La chute de Saddam Hussein en Irak a ouvert une décennie de chaos. Mais certaines transitions montrent qu’elles sont parfois possibles, surtout quand il existe en amont une société civile organisée, une diaspora structurée, une culture politique latente.

L’Iran a tout cela. Une diaspora parmi les plus éduquées et les plus actives au monde, à Los Angeles, Paris, Londres, Toronto. Une jeunesse à l’intérieur qui s’informe via VPN malgré les coupures d’internet. Des réseaux d’opposition qui travaillent depuis des années. Reza Pahlavi lui-même, qu’on peut trouver trop lisse ou trop symbolique, représente pour une partie des Iraniens une continuité culturelle, pas forcément monarchique, mais identitaire.

Les risques dans les jours qui viennent : ne pas mentir sur la suite

Ce serait malhonnête de ne pas les nommer.

Le premier risque est humanitaire et immédiat. L’Iran est sous cyberattaque totale, avec seulement 4% de connexions internet fonctionnelles selon Netblocks ce matin. Les frappes touchent des villes habitées. Qom, ville sainte. Ispahan, joyau architectural classé patrimoine de l’UNESCO. Kermanshah, ville kurde déjà meurtrie. Quarante personnes sont mortes dans une école primaire de Hormozgan. Quarante. Ce chiffre ne disparaît pas derrière les justifications stratégiques.

Le deuxième risque est politique. Le « jour d’après » en Iran n’a pas de feuille de route claire. Qui dirige si le régime s’effondre ? Les Gardiens de la Révolution sont nombreux et armés. Certains pourraient basculer dans des logiques de milice autonome, comme on l’a vu en Irak ou en Libye. La fragmentation ethnique de l’Iran, avec ses Perses, Kurdes, Azéris, Arabes du Khuzestan et Baloutches, peut devenir une force de reconstruction ou un facteur d’éclatement.

Le troisième risque est nucléaire. Ursula von der Leyen a appelé ce matin à garantir la sûreté nucléaire. Ce n’est pas un détail de protocole. Si des infrastructures nucléaires iraniennes sont endommagées de manière incontrôlée, les conséquences environnementales et sanitaires dépasseraient largement les frontières.

L’internet coupé : un peuple aveugle dans la tempête

Il y a quelque chose de particulièrement cruel dans la coupure d’internet, qu’elle soit le fait des frappes ou du régime lui-même pour empêcher la circulation des images. Ce matin, des millions d’Iraniens cherchent à comprendre ce qui leur arrive, à prévenir leurs proches, à trouver un abri, avec 4% de connexions disponibles. Ceux qui peuvent le font via VPN, Instagram, Telegram. Mais beaucoup n’ont pas accès à ces outils.

Un peuple qui se bat pour sa liberté a besoin, en priorité absolue, d’information. C’est peut-être le premier acte concret que la communauté internationale pourrait poser dans les heures qui viennent.

10 idées de cadeaux gratuits pour la Saint-Valentin
Dans la même catégorie

10 idées de cadeaux gratuits pour la Saint-Valentin

Lire l’article

Ce que dit la tradition persane sur les temps de rupture

Il y a un concept dans la pensée iranienne classique, le Nowruz, le renouveau, qui va au-delà du calendrier. C’est l’idée que la mort de l’ancien est la condition du retour du vivant. Le feu de Norouz que les Iraniens sautent chaque printemps en criant « Donne-moi ta rougeur, prends ma pâleur », c’est exactement cette transaction : je te donne ma fatigue, ma peur, ma vieille peau, et tu me rends la lumière.

Je ne sais pas si ce 28 février 2026 est le début de ce renouveau. Personne ne le sait encore.

Mais je sais que le peuple iranien a une capacité de résilience que les analystes géopolitiques sous-estiment systématiquement. Parce qu’ils regardent les Gardiens de la Révolution, les missiles, les négociations nucléaires, et oublient de regarder ce que lit une étudiante de Téhéran sous son voile dans le métro. Hafez, souvent. Rumi, parfois. Des poètes qui ont traversé des empires entiers.

Cette civilisation a survécu à Gengis Khan. Elle survivra à ceci aussi.

La vraie question n’est pas militaire. Elle est : qui sera là pour l’accompagner quand le silence reviendra ? Qui sera présent pour que la reconstruction soit iranienne, et non imposée de l’extérieur comme elle l’a été trop souvent dans l’histoire ? Ce sera le vrai test, pas des missiles, mais de la volonté collective d’un monde qui devra choisir entre reconstruire un peuple ou simplement redessiner une carte.

Sources utilisées pour cet article : RTL Info / AFP, live du 28 février 2026, frappes américano-israéliennes sur l’Iran. Netblocks, données de connectivité internet en Iran, 28 février 2026. Déclaration de Reza Pahlavi, vidéo publiée le 28 février 2026, relayée par AFP. Déclarations de Donald Trump et de Benjamin Netanyahu, 28 février 2026, sources AFP/CNN. Déclaration d’Ursula von der Leyen, 28 février 2026, AFP.

Dark Romance : quand la fiction sert d’alibi à l’insoutenable
Dernier article publié

Dark Romance : quand la fiction sert d’alibi à l’insoutenable

Lire l’article
Annonces
À propos de l’auteur Chroniqueur spécialisé en histoire des croyances et symbolisme, explore les frontières du visible. Il décrypte aussi bien les traditions religieuses que les phénomènes ésotériques et les grands mystères, en cherchant toujours le sens caché sous le prisme de l’analyse historique.

Rejoignez le cercle des curieux

Ne manquez aucune exploration. Recevez périodiquement nos analyses sur l’histoire, le sacré et les mystères qui nous entourent.