Un prêtre d’Alexandrie a posé une question au IVe siècle. Le christianisme n’a toujours pas fini d’y répondre.
Le Fils est-il Dieu au même titre que le Père ? Pour Arius, non. Pour l’Église réunie à Nicée en 325, oui. L’Église a gagné le vote. Arius a gagné quelque chose de plus durable : une postérité théologique qui refuse de mourir.
Environ 30 % des chrétiens américains qui se déclarent croyants ne considèrent pas Jésus comme Dieu à part entière, selon les enquêtes du Pew Research Center (2024). Ils le décrivent comme un guide moral, un prophète, un être spirituel créé par Dieu. La plupart n’ont jamais entendu parler d’Arius. Ils pensent pourtant exactement comme lui.
Un curé de port devenu ennemi public de l’Empire
La biographie d’Arius est un champ de ruines. Ses adversaires ont gagné, et les vainqueurs contrôlent les archives. Presque tout ce qu’on sait de lui vient d’Athanase d’Alexandrie, son ennemi le plus acharné. Ce serait comme reconstituer la vie de Trotski à partir des seuls textes de Staline.
Né vers 256 en Cyrénaïque (Libye actuelle). Formé à l’école de Lucien d’Antioche, un exégète brillant martyrisé en 312, qui pratiquait une lecture historique des Écritures à contre-courant de l’allégorisme dominant. Ordonné prêtre à Alexandrie, Arius reçoit l’église de Baucalis, sur le front de mer.
Louis Duchesne (Histoire ancienne de l’Église, 1906) rapporte un portrait forgé par le camp adverse : « un homme âgé, grand, maigre, de regard triste et d’aspect mortifié. » Arius n’a laissé aucun autoportrait. Il n’a même pas laissé ses livres. Constantin a ordonné qu’ils soient tous brûlés, sous peine de mort.
Son arme de propagande s’appelait la Thalie (« Le Banquet ») – un mélange de prose, de vers et de mélodies populaires. Alexandrie était le plus grand port de Méditerranée orientale. Les marins retenaient les airs et les emportaient à travers l’Empire. De la théologie virale, quinze siècles avant les réseaux sociaux. On ne brûle pas les livres d’un fou inoffensif. On brûle ceux d’un homme dont les arguments font peur.
La thèse en trois lignes
Dans sa confession de foi adressée à Alexandre d’Alexandrie (vers 321), Arius pose le cadre : « Nous reconnaissons un seul Dieu, un seul inengendré, seul éternel, seul sans commencement, seul véritable. »
Un seul Dieu. Le Père seul possède la divinité en propre. Le Fils existe « avant les temps et les siècles », mais il a un commencement. « Il fut un temps où le Fils n’était pas. »
Arius s’appuyait sur le Christ lui-même. Jean 14:28 : « Le Père est plus grand que moi. » L’évêque Hilaire de Poitiers a noté qu’Arius fondait toute sa construction sur le Shema Israël – « Écoute, Israël, notre Dieu est Un » (Deutéronome 6:4). Le monothéisme radical du judaïsme servait de socle à l’arianisme.
Rowan Williams, historien et futur archevêque de Canterbury, a montré dans Arius: Heresy and Tradition (1987) que cette position n’avait rien de marginal. Le subordinatianisme était un courant ancien, présent chez Origène et chez Lucien. Lewis Ayres (Nicaea and Its Legacy, 2004) insiste sur un fait qu’on oublie : au moment où la querelle éclate, aucun dogme trinitaire n’existe. Arius ne contredit aucun texte de loi ecclésiastique. Il propose une interprétation dans un champ doctrinal encore ouvert.
C’est pour le fermer qu’on a convoqué Nicée.
La salle de Nicée
20 mai 325. Bithynie. L’actuelle Iznik, Turquie. Le palais d’été de Constantin. Entre 250 et 300 évêques venus de tout l’Orient. L’Occident a envoyé cinq représentants. Le pape n’est pas là.
Beaucoup de ces hommes portent des cicatrices. Les persécutions de Dioclétien se sont achevées douze ans plus tôt. Paul de Néocésarée a les deux mains paralysées par le fer rouge. Paphnuce d’Égypte est borgne et boîte. Ces évêques ont payé leur foi de leur corps. Quand un prêtre d’Alexandrie leur dit que le Fils pour lequel ils ont souffert n’est pas Dieu, la réaction dépasse la théologie.
Constantin croit arbitrer une querelle de mots. Il arbitre la définition de Dieu.
Les ariens présentent leur profession de foi. Le document est déchiré publiquement. Le camp nicéen, mené par un diacre de 29 ans nommé Athanase, exige un mot qui ne figure nulle part dans les Écritures : homoousios – « de même substance. » Un terme de philosophie grecque, jamais utilisé par Jésus, par Paul, par aucun évangéliste. Introduit dans le texte sacré pour dire ce que le texte sacré ne dit pas explicitement.
Deux évêques refusent de signer. Ils sont excommuniés avec Arius et exilés en Illyrie. Le Credo fixe la formule : « Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, consubstantiel au Père. »
Pour comprendre comment cette formule a été traduite en analogies concrètes au fil des siècles, et pourquoi chacune échoue, j’ai consacré un article aux 10 images de la Trinité et leurs limites théologiques.
Le retournement que personne n’enseigne
Je considère que présenter 325 comme un point final est la plus grande déformation de l’histoire chrétienne dans l’enseignement courant.
327 : Arius est rappelé d’exil. 335 : Athanase, le champion de Nicée, est déposé par un concile arien à Tyr et exilé à Trèves. 337 : Constantin se fait baptiser sur son lit de mort par un évêque arien, Eusèbe de Nicomédie.
Son fils Constance II règne en arien convaincu de 337 à 361. Pendant vingt-quatre ans, l’arianisme est la doctrine officielle de l’Empire. Athanase passe 17 ans de sa vie en exil. Cinq fois banni. Le vainqueur du concile traité comme un criminel par l’institution qu’il a défendue.
Jérôme de Stridon résume l’époque d’une phrase : « Le monde gémit et s’étonna d’être arien. »
Arius lui-même meurt en 336 à Constantinople, la veille de sa réintégration solennelle dans l’Église. Athanase rapporte qu’il a été foudroyé dans des latrines publiques. Le récit est trop parfait pour ne pas être suspect. Empoisonnement ? Mort naturelle à 80 ans ? On ne saura jamais. La disparition de l’homme n’a rien changé à la puissance de l’idée.
La victoire nicéenne n’arrive qu’en 381, au concile de Constantinople, sous l’empereur Théodose Ier. Les Pères Cappadociens – Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse – fournissent l’armature intellectuelle qui manquait en 325. Le Catéchisme de l’Église catholique porte encore cette armature.
L’arianisme survit chez les peuples germaniques évangélisés par Wulfila (mort en 383), un évêque arien qui avait traduit la Bible en langue gothique. Wisigoths, Vandales, Ostrogoths, Lombards restent ariens pendant des générations. Clovis choisit le catholicisme nicéen vers 496, s’assure le soutien de l’épiscopat gallo-romain, et conquiert le royaume wisigothique arien. La doctrine trinitaire telle que Rome l’a formalisée a redessiné les frontières de l’Europe.
Les gens qui pensent comme Arius sans le savoir
La question d’Arius n’a jamais cessé de produire des héritiers.
Les unitariens, apparus au XVIe siècle en Transylvanie sous l’impulsion de François David, rejettent la Trinité au nom de la Bible. Ils se réclament explicitement du courant anti-trinitaire. Aujourd’hui, environ 150 000 adultes sont inscrits dans les congrégations de l’Association unitarienne universaliste aux États-Unis, avec 80 000 membres supplémentaires en Roumanie.
Les Témoins de Jéhovah, fondés par Charles Taze Russell au XIXe siècle, défendent une christologie quasi identique à celle d’Arius : Jésus est la première création de Dieu, un être divin mais subordonné. Ils constituent le plus grand groupe chrétien anti-trinitaire au monde.
L’islam rejette la Trinité en termes explicites. Sourate 4:171 : « Ne dites pas ‘Trois’. » La position coranique sur Jésus – prophète, pas Dieu incarné – est structurellement plus proche d’Arius que de Nicée. La convergence n’implique pas une filiation historique directe. Elle montre que la question posée en 318 à Alexandrie n’a jamais cessé de structurer les relations entre les trois monothéismes.
Le chiffre du Pew Research Center mérite qu’on s’y arrête. 30 % des chrétiens américains décrivent Jésus autrement que comme Dieu. L’Église a gagné le concile, écrit le Credo, brûlé les livres, exilé l’hérétique, imposé l’homoousios pendant 1 700 ans. La position condamnée en 325 persiste chez une fraction massive de ceux qui se déclarent chrétiens.
La question qui se pose en 2026 n’est pas « pourquoi l’arianisme a-t-il survécu ? » La question est : la Trinité a-t-elle jamais été comprise par ceux qui disent y croire ?

Comprendre la Trinité : 10 analogies et leurs limites théologiques

L’Épiphanie : Théophanie, Rois Mages et Héritage des Saturnales
Sources
- Rowan Williams, Arius: Heresy and Tradition, SCM Press, 1987
- Lewis Ayres, Nicaea and Its Legacy, Oxford University Press, 2004
- R.P.C. Hanson, The Search for the Christian Doctrine of God, T&T Clark, 1988
- Louis Duchesne, Histoire ancienne de l’Église, Fontemoing, 1906
- Athanase d’Alexandrie, Discours contre les ariens, IVe siècle
- Pew Research Center, Religious Landscape Study, 2024



