Nous sommes en 5786 selon le calendrier hébraïque. Février 2026 pour le reste du monde. L’écart – 3 760 ans – ne mesure pas l’âge de l’univers. Il mesure une ambition théologique : dater la naissance de l’humanité à partir d’un texte sacré, en additionnant les durées de vie des patriarches bibliques, d’Adam jusqu’à la destruction du Second Temple en 70 de notre ère.
Je considère que cette nuance est systématiquement mal comprise. L’année juive n’est pas un compteur astronomique. C’est un acte de foi transformé en algorithme.
En bref : le calendrier juif en 8 points
- On est en 5786 : le décompte part de la Création du monde, fixée au 7 octobre 3761 av. è. c. par Rabbi Yossi ben Halafta (IIe siècle)
- Le calendrier est luni-solaire : les mois suivent la Lune (354 jours/an), mais un 13e mois est ajouté 7 fois tous les 19 ans pour rester calé sur le Soleil
- Ce cycle de 19 ans (cycle métonique) vient de Babylone, pas de Jérusalem
- En 358-359, le patriarche Hillel II a remplacé l’observation de la lune par des témoins par un calcul mathématique permanent
- L’année juive peut durer 353, 354, 355, 383, 384 ou 385 jours selon les ajustements
- Rosh Hashana ne peut jamais tomber un dimanche, mercredi ou vendredi : quatre règles de report empêchent les conflits liturgiques
- Les noms des mois (Nisan, Tammuz, Tishri, Adar) sont babyloniens, adoptés pendant l’Exil au VIe siècle av. è. c.
- Le calendrier dérive d’un jour tous les 216 ans : en théorie, seul un Sanhédrin pourrait le corriger, et il n’en existe aucun reconnu par tous
Qui a posé le point zéro ?
Le rabbin Yossi ben Halafta, au IIe siècle, dans un ouvrage appelé Seder Olam Rabbah ("L'Ordre du Monde"). Il a compilé chaque intervalle chronologique mentionné dans la Torah - les 1 656 ans entre Adam et le Déluge, les 340 ans entre le Déluge et la dispersion de Babel - et les a bout à bout enchaînés jusqu'à son époque.
Son calcul a produit un molad tohu - une "naissance à partir du néant" - fixée au lundi 7 octobre 3761 avant notre ère, à la quatrième heure du jour. En hébreu, ce moment porte l'acronyme mnémotechnique BeHaRD : Bet (deuxième jour), Hé (cinquième heure), Reish-Daled (204 halakim, des fractions de temps propres au système juif).
L'historien des Vignoles a recensé au XVIIIe siècle plus de 200 tentatives chrétiennes et juives de dater la Création à partir des mêmes textes bibliques. Les résultats divergeaient de plusieurs millénaires. Yossi ben Halafta a gagné par adoption culturelle, pas par exactitude scientifique.
Un calendrier bâti sur deux astres qui ne s'accordent pas
Le problème fondamental du calendrier juif tient en une phrase : la Lune et le Soleil ne coopèrent pas.
Un mois lunaire dure 29,53059 jours. Douze mois lunaires font 354 jours. L'année solaire en compte 365,24. Le déficit annuel atteint 11 jours. Sans correction, Pessah, la Pâque juive - ancrée au printemps par commandement biblique - dériverait vers l'hiver en quelques décennies, puis vers l'été, comme le fait le calendrier islamique qui assume cette dérive.
La solution retenue est babylonienne d'origine. Un cycle métonique de 19 ans : sur chaque cycle, 7 années reçoivent un treizième mois (les années 3, 6, 8, 11, 14, 17 et 19). Ce mois supplémentaire, Adar II, recale le calendrier lunaire sur le rythme solaire. Le mathématicien grec Méton d'Athènes avait formalisé ce cycle en 432 avant notre ère. Les Babyloniens l'utilisaient déjà.
Hillel II et la rupture de 359
Pendant des siècles, le début de chaque mois dépendait de témoins oculaires. Deux hommes devaient se présenter devant le Sanhédrin à Jérusalem et jurer avoir vu le premier croissant de lune. Le tribunal les interrogeait : le croissant montait-il ou descendait-il ? À quelle hauteur au-dessus de l'horizon ? Si le témoignage convainquait, le mois était proclamé. Des signaux de feu relayés de montagne en montagne propageaient la nouvelle jusqu'en Babylonie.
Ce système exigeait un centre vivant. Les persécutions romaines l'ont tué.
Hillel II, patriarche (nassi) du Sanhédrin entre 320 et 365 de notre ère, a pris une décision radicale en 358-359 (an 4119 du calendrier juif). Il a publié les règles de calcul jusqu'alors gardées secrètes par la famille patriarcale, et fixé un calendrier perpétuel mathématique. Le Sanhédrin cessait de dépendre de témoins. Les communautés de diaspora cessaient de dépendre du Sanhédrin.
L'historien Sacha Stern (University College London) a montré que la tradition attribuant le calendrier complet à Hillel II est partiellement légendaire. Des documents de la Gueniza du Caire, datant de 835-836, prouvent que les fêtes étaient encore célébrées à des dates différentes de celles prédites par le calendrier actuel. La forme définitive n'a été atteinte qu'entre 922 et 924.
Le calendrier n'est donc pas l'œuvre d'un seul homme. C'est une sédimentation de six siècles de corrections.
Les quatre reports que personne ne discute
Le calendrier de Hillel II contient quatre règles de report (dehiyyot) qui interdisent à Rosh Hashana de tomber un dimanche, mercredi ou vendredi. La raison est liturgique : si Rosh Hashana tombait un mercredi, Yom Kippour (dix jours plus tard) tomberait un vendredi, ce qui placerait un jour de jeûne absolu juste avant Shabbat - un jour de festin. Deux obligations contradictoires se télescoperaient.
Ces reports n'existent dans aucun texte biblique. Ils relèvent d'une ingénierie pragmatique que les Karaïtes - courant juif scripturaliste - ont toujours rejeté, préférant l'observation directe de la lune et de la maturité de l'orge en Terre d'Israël.
L'arithmétique secrète : halakim et molad
Le calendrier juif n'utilise ni les minutes ni les secondes. Il divise l'heure en 1 080 parties appelées halakim (singulier : helek). Un helek vaut 3,33 secondes. La durée moyenne d'un mois lunaire est fixée à 29 jours, 12 heures et 793 halakim - soit 29,530594 jours.
Cette valeur, établie au IIIe siècle par le savant babylonien Rav Adda bar Ahava, est exacte à moins d'une demi-seconde par rapport aux mesures astronomiques modernes. La précision est stupéfiante pour un calcul pré-télescopique.
Le molad ("naissance") désigne l'instant calculé de chaque nouvelle lune. Le premier molad de l'histoire - celui de Tishri de l'an 1 - est fixé au moment BeHaRD. Chaque molad suivant s'obtient en ajoutant 29j 12h 793h au précédent. L'opération est purement arithmétique. Aucune observation n'est requise depuis le IVe siècle.
L'année juive a six longueurs possibles
Ce point est rarement expliqué. L'année juive n'a pas une durée fixe. Elle existe en six variantes :
- Année déficiente ordinaire : 353 jours
- Année régulière ordinaire : 354 jours
- Année complète ordinaire : 355 jours
- Année déficiente embolismique (avec Adar II) : 383 jours
- Année régulière embolismique : 384 jours
- Année complète embolismique : 385 jours
La variation dépend de deux leviers. Les mois de Heshvan et Kislev peuvent recevoir 29 ou 30 jours chacun, ce qui permet d'ajuster la longueur totale pour respecter les quatre règles de report.
La dérive que le calendrier ne peut pas corriger
Le cycle métonique suppose une année solaire de 365 jours, 5 heures, 55 minutes et 25,439 secondes. L'année solaire réelle (tropique) dure 365 jours, 5 heures, 48 minutes et 46 secondes. La différence : 6 minutes et 39 secondes par an.
L'erreur paraît dérisoire. Elle accumule un jour de retard tous les 216 ans.
En 2026, Pessah tombe le 1er avril - bien au printemps. Le calendrier tient. Dans les années 8, 11 et 19 de chaque cycle métonique, Pessah survient déjà un mois après la première pleine lune suivant l'équinoxe de printemps - techniquement en dehors de la fenêtre astronomique optimale. En l'an 18 876 du calendrier juif (15 115 de notre ère), Pessah tomberait un 22 juin. En été.
Le Néo-Sanhédrin reconstitué à Jérusalem en 2004 a créé un comité dédié à ce problème. Sa position officielle : le calendrier mathématique de Hillel II "ne pourra plus être utilisé dans un avenir relativement proche" et devra être remplacé par un retour à l'observation directe. La question est théologique autant que technique : seul un Sanhédrin doté d'autorité halakhique pleine pourrait modifier les règles. Ce Sanhédrin n'existe pas au sens reconnu par l'ensemble du monde juif.
Ce que Babylone a donné et ce que Jérusalem a transformé
Les noms des mois - Nisan, Iyyar, Tammuz, Av, Elul, Tishri, Adar - sont babyloniens. Adoptés pendant l'Exil babylonien au VIe siècle avant notre ère, ils ont remplacé les anciens noms cananéens attestés dans le Livre des Rois : Aviv (premier mois), Ziv (deuxième), Etanim (septième), Bul (huitième).
Le mois de Tammuz porte le nom d'une divinité mésopotamienne de la fertilité. Le prophète Ézéchiel (8:14) dénonce les femmes de Jérusalem qui pleurent Tammuz aux portes du Temple. Le calendrier juif a conservé le nom du dieu qu'un de ses propres prophètes condamnait. Ce genre de paradoxe historique disparaît des présentations grand public. Il ne devrait pas.
Le cycle métonique, les mois lunaires de 29 et 30 jours en alternance, l'intercalation d'un treizième mois : tout cela existait à Babylone avant d'exister à Jérusalem. Ce que le judaïsme a transformé, c'est la finalité. Le calendrier babylonien servait l'agriculture et l'administration impériale. Le calendrier juif sert la liturgie et la mémoire. Chaque Shabbat, chaque fête, chaque jour de jeûne est indexé sur ce système. David Golinkin (Schechter Institute) le résume ainsi : le peuple juif n'a jamais vécu dans un vide culturel, il a emprunté la forme et transformé le contenu.
Quatre nouveaux ans dans la même année
Le calendrier juif contient quatre jours de nouvel an distincts, codifiés dans la Mishna Rosh Hashana 1:1 :
1er Nisan (printemps) : nouvel an pour les rois et les fêtes de pèlerinage. 1er Eloul (fin d'été) : nouvel an pour la dîme du bétail. 1er Tishri (automne) : Rosh Hashana, nouvel an pour le décompte des années, les années sabbatiques et les jubilés - c'est celui qui fait passer de 5785 à 5786. 15 Shevat (hiver) : Tou Bichvat, nouvel an des arbres.
Le nouvel an "civil" (Tishri) et le nouvel an "biblique" (Nisan) coexistent. L'année 5786 a commencé à Tishri, en septembre 2025. Le mois de Nisan arrivera en mars-avril 2026 et marquera, bibliquement, le premier mois de l'année. Cette dualité déroute les non-initiés. Elle est structurelle.
En 2026 : un calendrier antique dans un monde algorithmique
L'État d'Israël utilise le calendrier hébraïque comme calendrier officiel aux côtés du grégorien. Les dates sur les documents administratifs, les timbres-poste, les actes de la Knesset portent les deux systèmes. 5786 n'est pas un archaïsme folklorique. C'est un outil juridique vivant.
La question qui se pose en 2026 n'est plus celle de la précision astronomique - des algorithmes la corrigeraient en quelques lignes de code. La question est celle de l'autorité. Qui a le droit de modifier un calendrier sanctifié par Hillel II il y a 1 667 ans ? Un comité rabbinique ? Un vote de la Knesset ? Un consensus mondial des communautés juives ?
Aucune de ces instances n'a la légitimité halakhique d'un Sanhédrin. Le calendrier juif est donc verrouillé par son propre succès : trop sacré pour être modifié, trop imprécis pour durer éternellement.
C'est peut-être la métaphore la plus juste du judaïsme lui-même. Un système construit pour l'éternité, maintenu par des humains qui savent que l'éternité est une approximation.

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Sources
- Yossi ben Halafta, Seder Olam Rabbah, IIe siècle
- Sacha Stern, Calendar and Community: A History of the Jewish Calendar, 2nd Century BCE to 10th Century CE, Oxford, 2001
- Solomon Gartenhaus et Arnold Tubis, "The Jewish Calendar: A Mix of Astronomy and Theology", Shofar, vol. 25, n° 2, 2007
- Isidore Loeb, Tables du Calendrier Juif, Paris, 1886
- David Golinkin, "What is the Purpose and History of Adar II?", Schechter Institute, 2024
- Maïmonide, Michné Torah, Sanctification de la Nouvelle Lune, chapitres 6-10, XIIe siècle
- Encyclopaedia Britannica, "Anno Mundi"
- Jewish Encyclopedia, "Calendar, History of", 1906
- Jean Ajdler, "A Short History of the Jewish Fixed Calendar", Hakirah, vol. 20



