Il est 23h30, vous êtes dans votre lit, et vous scrollez. Un missile sur Téhéran. Un ultimatum de Trump. Le détroit d'Ormuz fermé. Le prix de l'essence qui grimpe. Un bandeau rouge sur BFMTV. Vous sentez votre estomac se nouer. Votre mâchoire se crispe. Vous vous dites : "ça va dégénérer." Et vous continuez à scroller.
Le lendemain matin, vous êtes fatigué. Pas à cause du manque de sommeil, mais à cause de quelque chose de plus profond. Une peur sourde, diffuse, qui ne se rattache à rien de précis dans votre propre vie, mais qui vous pèse comme si vous portiez un sac de pierres.
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, sachez ceci : 67 % des Français déclarent avoir "peur de l'escalade guerrière" selon un sondage MIS Group de février 2026. Vous n'êtes pas fragile. Vous n'êtes pas paranoïaque. Vous êtes humain. Et cette peur parle de vous plus que vous ne le croyez.
La peur de la guerre n'est pas la peur de la guerre
Paradoxe apparent : la plupart des personnes qui ressentent cette angoisse en France ou en Belgique ne sont pas directement menacées par les bombes. Aucun missile iranien ne vise Bruxelles ou Lyon. Aucune mobilisation militaire n'est annoncée pour les civils français. Et la trêve de deux semaines entre Washington et Téhéran, conclue dans la nuit du 7 au 8 avril 2026, a provisoirement fait baisser la tension d'un cran.
Mais la peur ne diminue pas. Parce que ce n'est pas la guerre elle-même qui fait peur. C'est ce qu'elle réveille.
La psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier l'explique : "C'est comme une usure. L'accumulation d'événements géopolitiques anxiogènes finit par saturer le système nerveux." Frederick Philippe, professeur de psychologie à l'Université du Québec à Montréal, ajoute : "Même si le risque que les conséquences nous touchent directement est faible, ça crée de l'incertitude, parce que c'est en partie basé sur des éléments réels."
La peur de la guerre est en réalité un agrégat de peurs plus anciennes et plus personnelles que le conflit du moment ne fait que cristalliser.
Première couche : la peur de perdre le contrôle
Vous ne contrôlez pas les décisions de Donald Trump. Vous ne contrôlez pas le prix du baril. Vous ne contrôlez pas ce que fera l'Iran demain matin. Et votre cerveau, qui est câblé depuis des millénaires pour évaluer les menaces et préparer une réponse, ne trouve rien à faire. Pas de fuite possible, pas de combat possible, pas de solution à portée de main.
Ce blocage porte un nom en psychologie : l'impuissance apprise. Quand un organisme vivant est exposé à une menace qu'il ne peut ni fuir ni combattre, il entre dans un état de sidération, de résignation, puis d'anxiété chronique. Votre corps se prépare à un danger. Votre esprit ne trouve pas de sortie. Le résultat : une tension permanente qui s'exprime par des insomnies, de l'irritabilité, une difficulté à se concentrer, des douleurs musculaires, un besoin compulsif d'information.
Ce dernier symptôme a un nom : le doomscrolling. Le défilement compulsif de mauvaises nouvelles. Les algorithmes des réseaux sociaux et des chaînes d'information l'entretiennent, parce que les contenus négatifs génèrent plus d'engagement. Vous ne scrollez pas parce que vous aimez avoir peur. Vous scrollez parce que votre cerveau cherche désespérément une information qui le rassurerait, et ne la trouve jamais.
Deuxième couche : la peur de la mort (la vôtre)
L'anthropologue Ernest Becker, dans son ouvrage The Denial of Death (1973, prix Pulitzer), a posé une thèse radicale : la majorité des actions humaines sont entreprises pour ignorer ou contourner la conscience de notre propre mort. Nous construisons des carrières, des familles, des croyances, des identités, des héritages, essentiellement pour créer l'illusion que quelque chose de nous survivra.
Cette thèse a donné naissance à la Terror Management Theory (théorie de la gestion de la terreur), développée dans les années 1980 par les psychologues Jeff Greenberg, Sheldon Solomon et Tom Pyszczynski. Plus de 500 études expérimentales la confirment : quand on rappelle à des sujets qu'ils vont mourir (même de manière subliminale), leur comportement change. Ils deviennent plus rigides dans leurs convictions. Plus hostiles envers ceux qui pensent différemment. Plus attachés à leur groupe d'appartenance. Plus enclins à soutenir des leaders autoritaires.
La guerre, les images de destruction, les morts civiles, les menaces nucléaires : tout cela agit comme un rappel massif de mortalité. Votre cerveau reçoit le message : "La mort existe. Elle est possible. Elle peut arriver vite, sans prévenir, à des gens qui ne l'avaient pas choisie."
Et la réponse intérieure, rarement formulée mais toujours présente : "Et moi ?"
La peur de la guerre, au fond, est souvent la peur de mourir qui trouve enfin un prétexte socialement acceptable pour se manifester. On peut dire "j'ai peur de la guerre" au bureau. On ne peut pas dire "j'ai peur de mourir" sans provoquer un silence gêné.
Troisième couche : la peur de ne pas compter
Il y a une composante moins évidente dans cette angoisse. Quand le monde vacille, quand les événements prennent une ampleur qui dépasse l'individu, une question silencieuse se pose : est-ce que ma vie a de l'importance dans tout ça ?
Si une bombe tombe, si l'économie s'effondre, si le monde d'après n'a plus rien à voir avec le monde d'avant, qu'est-ce qui reste de ce que vous avez construit ? Votre travail, vos projets, vos économies, vos habitudes, votre routine : tout cela repose sur l'hypothèse d'un monde stable. Quand cette hypothèse tremble, c'est le sens de votre propre vie qui tremble avec.
C'est pour cette raison que la peur de la guerre s'accompagne souvent d'un sentiment de déprime, de vide, de "à quoi bon" qui n'a rien à voir avec le conflit lui-même. La guerre ne menace pas seulement les corps. Elle menace le récit que chacun se raconte sur sa propre existence.
La peur comme signal, pas comme ennemi
Le réflexe habituel face à l'angoisse : la combattre, la faire taire, s'en distraire. Un verre de vin, un épisode de série, un somnifère, un post Instagram positif. Tout sauf ressentir.
Mais la peur de la guerre, si on accepte de la regarder en face, est un signal d'une grande richesse psychologique. Elle dit :
Que vous êtes vivant et que vous tenez à la vie. Ce n'est pas anodin. Les dépressifs profonds ne ressentent pas cette peur. Avoir peur de perdre quelque chose, c'est la preuve que ce quelque chose a de la valeur.
Que vous êtes connecté au monde. La peur naît de l'empathie. Vous souffrez pour des gens que vous ne connaissez pas, dans des pays où vous n'irez peut-être jamais. Cette capacité à ressentir la douleur d'autrui est l'un des marqueurs les plus fiables de la santé psychique.
Que votre système de valeurs est intact. Si la guerre vous fait peur, c'est que vous n'avez pas normalisé la violence. Dans un monde saturé d'images brutales, le fait que la violence vous choque encore est un signe de bonne santé morale, pas de faiblesse.
Que quelque chose en vous réclame du sens. La peur existentielle est souvent le prélude d'un mouvement intérieur. Beaucoup de personnes qui traversent une crise d'angoisse liée à l'actualité finissent par réévaluer leurs priorités, leurs relations, leur rapport au temps et à l'essentiel.
Ce que vous pouvez faire (sans vous mentir)
La présidente de l'Ordre des psychologues du Québec, Christine Grou, résume la posture juste : "L'idéal est de ne pas penser à ce qui va se passer l'année prochaine ou le mois prochain, mais de se centrer sur le moment présent."
Ça ne veut pas dire faire l'autruche. Ça veut dire choisir consciemment ce que vous laissez entrer dans votre tête.
Limiter le doomscrolling. Pas en vous l'interdisant (l'interdit renforce l'obsession), mais en le remplaçant par un rituel : une seule source fiable, une fois par jour, à heure fixe. Le reste du temps, le téléphone est ailleurs.
Identifier ce que vous pouvez contrôler. Pas la géopolitique. Pas le pétrole. Mais votre alimentation, votre sommeil, la qualité de votre prochain échange avec un proche, la promenade que vous ferez cet après-midi. La psychologue Beaulieu-Pelletier insiste : "Ce n'est pas obligé que ce soient des actions militantes. Ça peut être des éléments du quotidien."
Nommer la peur. Pas "je suis stressé" (trop vague). Mais "j'ai peur de mourir", "j'ai peur pour mes enfants", "j'ai peur de perdre ce que j'ai construit". La peur nommée perd une partie de son pouvoir. La peur vague, elle, contamine tout.
Bouger. Le corps stocke l'anxiété dans les muscles (mâchoire, trapèzes, ventre). La marche, la course, le yoga, le jardinage, n'importe quelle activité qui décharge la tension physique permet au système nerveux de sortir du mode alerte.
Parler. Pas sur les réseaux. En vrai. Avec un ami, un conjoint, un psy, un prêtre, un voisin. La peur partagée est une peur divisée. La peur gardée pour soi est une peur qui fermente.

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Ce que la peur de la guerre dit de notre époque
En 2026, un sondage indique que 67 % des Français ont peur de la guerre. En France, avant même les crises les plus récentes, 12,5 % des adultes présentaient un état anxieux, avec une prévalence trois fois plus élevée chez les femmes. Le site Résilience PSY parle d'une "ère de l'anxiété informationnelle" et note que cette anxiété "n'est pas une faiblesse individuelle, mais une réaction humaine normale à un environnement médiatique et géopolitique objectivement violent et incertain".
La peur de la guerre, en 2026, est le symptôme d'un monde qui produit de l'information plus vite que le cerveau humain ne peut la traiter. Un monde où la menace est permanente, diffuse, lointaine mais omnisciente grâce aux écrans. Un monde où l'on sait tout, on ne peut rien, et on ressent tout.
Cette peur ne vous rend pas faible. Elle vous rend humain. Et la seule réponse digne de cette humanité n'est pas de l'éteindre, mais de la traverser les yeux ouverts, en choisissant ce qui mérite votre attention et votre énergie.
Le monde brûle parfois. Mais votre jardin intérieur, lui, dépend encore de vous.
SOURCES :
Sondage MIS Group pour France-Soir/BonSens.org, vague 5, février 2026 (67 % des Français ont peur de l'escalade guerrière)
Résilience PSY, "L'ère de l'anxiété informationnelle : comment les guerres à l'écran épuisent notre santé mentale", mars 2026
Le Devoir, "Comment vivre avec l'anxiété causée par les guerres ?", interviews de Frederick Philippe (UQAM), Christine Grou (Ordre des psychologues du Québec) et Geneviève Beaulieu-Pelletier, mars 2026
Ernest Becker, The Denial of Death, Free Press, 1973 (prix Pulitzer)
Jeff Greenberg, Sheldon Solomon, Tom Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Life, Random House, 2015
Terror Management Theory, Ernest Becker Foundation (ernestbecker.org)
Psychology Today, article "Terror Management Theory"
Santé publique France, données 2021 sur la prévalence de l'anxiété en France (12,5 % des adultes)




