Le 25 mars 2026, dans la cathédrale de Canterbury, une femme de 63 ans en mitre et cape dorées a frappé trois coups de crosse sur la grande porte ouest. Des écoliers lui ont demandé pourquoi elle venait. Elle a répondu qu'elle était envoyée comme archevêque pour proclamer l'amour du Christ.
La porte s'est ouverte. Sarah Mullally est entrée. Et avec elle, une rupture de quatorze siècles.
Depuis 597, date à laquelle un moine romain nommé Augustin a posé le pied dans le Kent pour convertir les Anglo-Saxons, 105 hommes se sont succédé sur le trône de pierre de Canterbury. Pas une seule femme. Mullally est la 106e. La première à s'asseoir sur la chaire de saint Augustin, ce siège du XIIIe siècle qui symbolise l'autorité spirituelle sur 85 millions d'anglicans répartis dans 165 pays.
Deux mille personnes étaient présentes dans la cathédrale, dont le prince William, la princesse Catherine et le Premier ministre Keir Starmer. Au même moment, à des milliers de kilomètres, d'autres anglicans refusaient de reconnaître son autorité. L'intronisation la plus historique de la Communion anglicane est aussi celle qui consacre sa fracture.
D'infirmière en cancérologie à cheffe de 85 millions de fidèles
Le parcours de Sarah Mullally ne ressemble à rien de ce que Canterbury a connu. Pas de carrière universitaire en théologie. Pas de lignée ecclésiastique. Avant d'être ordonnée prêtre en 2002, à 40 ans, elle a passé plus de trois décennies dans le système de santé public britannique, le NHS. Infirmière spécialisée en cancérologie, elle est devenue à 37 ans la plus jeune directrice nationale des soins infirmiers d'Angleterre.
Ce passé n'est pas anecdotique. Lors de son intronisation, la broche qui fermait sa cape était modelée sur la boucle de ceinture qu'elle portait comme infirmière du NHS. Un choix délibéré. Mullally n'a pas effacé sa première vie, elle l'a emportée avec elle sur le trône de saint Augustin.
Ordonnée prêtre quatre ans seulement après que l'Église d'Angleterre a autorisé l'ordination des femmes (1994), elle est devenue en 2018 la première femme évêque de Londres. Un poste qui fait du titulaire le troisième dignitaire de l'Église d'Angleterre, après les archevêques de Canterbury et d'York. L'ascension a été rapide, mais elle s'inscrit dans un mouvement de fond : plus de 40 des 108 évêques anglais sont aujourd'hui des femmes.
Canterbury avant Mullally : 1 400 ans en accéléré
Pour mesurer ce que cette nomination change, il faut savoir d'où vient Canterbury.
En 596, le pape Grégoire le Grand envoie un moine bénédictin romain, Augustin, à la tête d'une quarantaine de compagnons, avec mission de convertir les Anglo-Saxons au christianisme. Les moines débarquent au printemps 597 sur l'île de Thanet, au large du Kent. Le roi Æthelberht les reçoit en plein air (il se méfie de la magie des étrangers et refuse de les accueillir sous un toit). Mais sa femme, Berthe, princesse franque, est déjà chrétienne. Æthelberht finit par se convertir, avec des milliers de ses sujets.
Augustin fonde son siège épiscopal à Canterbury. Le pape Grégoire avait prévu Londres comme capitale religieuse de l'Angleterre. Mais les circonstances politiques ont décidé autrement. Canterbury est resté.
Le siège traverse ensuite tout ce que l'histoire britannique a de plus violent. Les raids vikings. La conquête normande de 1066, qui place l'Italien Lanfranc sur le trône archiépiscopal. L'assassinat de Thomas Becket dans la cathédrale en 1170, sur ordre (plus ou moins explicite) du roi Henri II, un meurtre qui transforme Canterbury en lieu de pèlerinage majeur de l'Europe médiévale, celui-là même que Chaucer racontera dans ses Contes de Canterbury.
Et la fracture de 1534. Henri VIII, furieux que le pape refuse d'annuler son mariage avec Catherine d'Aragon, fait voter l'Acte de Suprématie. Le roi devient le "gouverneur suprême" de l'Église d'Angleterre. Le lien avec Rome est coupé. L'archevêque Thomas Cranmer, entièrement dévoué au roi, soutient la rupture. Les monastères sont dissous, le tombeau de Becket est détruit, les pèlerinages cessent.
C'est ce schisme du XVIe siècle qui donne naissance à l'anglicanisme tel qu'on le connaît.
Ce qui distingue l'anglicanisme du catholicisme
La question revient souvent, et la réponse n'est pas aussi simple que "c'est pareil sans le pape".
L'Église d'Angleterre se définit comme "catholique et réformée". Elle conserve une grande partie de la structure catholique : les évêques, la succession apostolique, les sacrements, la liturgie. Mais elle intègre aussi des éléments de la Réforme protestante : la primauté de l'Écriture, le rejet de l'autorité papale, la possibilité pour le clergé de se marier.
Le monarque britannique est le gouverneur suprême de l'Église. L'archevêque de Canterbury est le chef spirituel, mais son autorité sur les provinces anglicanes étrangères est purement symbolique. Il est "premier parmi les égaux", pas un pape. Il ne peut rien imposer à personne. C'est une autorité morale, pas juridictionnelle.
Les 39 Articles de Religion, adoptés en 1563, forment la base doctrinale. Mais l'anglicanisme a toujours cultivé une forme de souplesse doctrinale que Rome n'a jamais tolérée. On y trouve une aile anglo-catholique (très proche du catholicisme romain dans sa liturgie), une aile évangélique (proche du protestantisme dans sa lecture de la Bible) et une aile libérale (ouverte aux évolutions sociétales). Ces trois courants coexistent, parfois difficilement, sous le même toit.
Cette souplesse a un prix : quand les désaccords deviennent trop profonds, il n'y a pas d'autorité centrale capable de trancher. C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui.
Le schisme qui ne dit pas son nom
Le 16 octobre 2025, quelques jours après l'annonce de la nomination de Mullally, l'archevêque du Rwanda Laurent Mbanda a déclaré que la Communion anglicane serait "réordonnée". Le GAFCON (Global Anglican Future Conference), un réseau de provinces conservatrices fondé en 2008 principalement en Afrique et en Asie, a appelé la nouvelle archevêque à "se repentir" de son soutien aux bénédictions de couples de même sexe.
Du 3 au 6 mars 2026, plus de 400 délégués de 48 pays se sont réunis à Abuja, au Nigeria, pour la conférence G26. Ils ont dissous l'ancien Conseil des primats du GAFCON et créé un nouveau "Conseil anglican mondial", présidé par l'archevêque Mbanda. Ce conseil se veut une structure de direction concurrente de Canterbury.
L'historien Diarmaid MacCulloch, professeur émérite d'histoire de l'Église à Oxford, a résumé la situation en une phrase pour la BBC : "C'est un schisme, même s'ils ne veulent pas le dire."
Les chiffres sont parlants. Le GAFCON revendique la représentation d'au moins la moitié des anglicans dans le monde. Lors de l'intronisation de Mullally le 25 mars, selon les différents décomptes, entre 7 et 16 provinces sur 42 n'étaient pas représentées. Les absents sont principalement les Églises d'Afrique de l'Ouest, d'Afrique de l'Est et d'Asie du Sud-Est, c'est-à-dire les provinces où l'anglicanisme connaît sa plus forte croissance démographique.
L'ironie est brutale. L'anglicanisme est né d'un schisme avec Rome au XVIe siècle. Cinq siècles plus tard, il affronte un schisme interne dont l'épicentre n'est plus l'Europe, mais le continent africain.
Ce que le GAFCON reproche vraiment à Canterbury
Le refus de Mullally n'est pas qu'une affaire de genre. La fracture est plus ancienne et plus profonde.
Depuis les années 1990, plusieurs provinces d'Amérique du Nord et d'Europe ont commencé à bénir des unions homosexuelles et à ordonner des femmes évêques. En 2003, l'Église épiscopalienne américaine a consacré Gene Robinson, premier évêque ouvertement homosexuel, provoquant une onde de choc dans la Communion. Le GAFCON est né en 2008 à Jérusalem comme réponse à ces évolutions.
Les conservateurs reprochent aux provinces occidentales d'abandonner l'autorité de l'Écriture au profit d'un alignement sur les valeurs séculières. La nomination de Mullally, qui soutient les bénédictions de couples de même sexe, a cristallisé des tensions accumulées depuis trente ans.
Mais le conflit a aussi une dimension géopolitique qui n'échappe à personne. Le GAFCON parle ouvertement de rejeter "une structure coloniale qui s'est éloignée de l'Évangile". L'anglicanisme s'est répandu dans le monde par les missions liées à l'Empire britannique. Aujourd'hui, son centre de gravité démographique a basculé vers l'Afrique et l'Asie. Les provinces du Sud global, numériquement majoritaires, refusent que les orientations doctrinales soient dictées par une minorité occidentale en déclin.
Le renversement est total. Canterbury, qui a envoyé des missionnaires évangéliser l'Afrique, se voit aujourd'hui reprocher par ces mêmes Églises africaines d'avoir trahi le message qu'elle leur a transmis.
Ce que Mullally représente, au-delà du symbole
Il serait réducteur de ne voir en cette intronisation qu'un geste symbolique. Mullally hérite d'une institution en crise.
Son prédécesseur, Justin Welby, a démissionné en novembre 2024 après la publication d'un rapport accablant sur sa gestion d'un scandale d'agressions physiques et sexuelles commises par un prédateur lié à l'Église. Mullally a fait de la protection des victimes une priorité, déclarant lors de son sermon inaugural qu'elle s'engageait "à la vérité, la compassion, la justice et l'action".
Elle hérite aussi d'une Église d'Angleterre en déclin numérique au Royaume-Uni, où la pratique religieuse s'effondre depuis des décennies, mais qui reste un acteur social considérable : des milliers d'écoles, des hôpitaux, un réseau caritatif massif.
Avant son intronisation, Mullally a accompli un pèlerinage de 140 kilomètres à pied, de la cathédrale Saint-Paul de Londres à Canterbury, en six jours. La première archevêque de l'ère moderne à faire ce trajet. Une manière de dire que le poste ne se prend pas : il se gagne, pas à pas.
Le pape Léon XIV lui a adressé un message renouvelant l'engagement de l'Église catholique à poursuivre le dialogue œcuménique avec les anglicans. Une courtoisie diplomatique qui ne masque pas la réalité : pour Rome, l'ordination des femmes reste un obstacle majeur à toute réunification.

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L'anglicanisme face à sa propre question existentielle
La Communion anglicane n'a jamais eu de magistère centralisé. C'est sa force et sa fragilité. Quand tout le monde s'entend sur les grandes lignes, la diversité fonctionne. Quand les désaccords touchent à des questions que chaque camp considère comme non négociables, le système n'a pas de mécanisme de résolution.
Canterbury est un symbole, pas un commandement. Le trône de saint Augustin est un siège de pierre du XIIIe siècle, pas un trône de pouvoir. L'archevêque invite, il ne convoque pas. Il persuade, il n'impose pas.
Sarah Mullally occupe désormais ce siège. La moitié du monde anglican la reconnaît comme cheffe spirituelle. L'autre moitié considère que le siège est devenu vacant, moralement sinon juridiquement.
La question qui se pose n'est plus de savoir si l'anglicanisme survivra à cette fracture. C'est de savoir sous quelle forme. Une fédération large et doctrinalement souple, fidèle à la tradition de Canterbury ? Ou deux blocs distincts, chacun revendiquant l'héritage d'Augustin, l'un ancré dans l'Occident progressiste, l'autre dans le Sud global conservateur ?
L'histoire de Canterbury a commencé par un moine envoyé par le pape pour convertir des païens. Quatorze siècles plus tard, une ancienne infirmière assise sur son trône regarde sa propre communauté se diviser sur ce que signifie être fidèle à l'Évangile.
La question n'a pas de réponse simple. C'est peut-être ce qui la rend si anglicane.
SOURCES :
Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique du peuple anglais, Livre I (récit de la mission d'Augustin en 597)
Acte de Suprématie, 1534 (rupture de l'Église d'Angleterre avec Rome)
Déclaration de Jérusalem, GAFCON, 2008
Déclaration d'Abuja, GAFCON G26, mars 2026
Concile de Chalcédoine, Définition chalcédonienne de l'union hypostatique, 451
Les 39 Articles de Religion de l'Église d'Angleterre, 1563




