On croit connaître Pâques. Les oeufs en chocolat, la chasse dans le jardin, l'agneau du dimanche. Derrière cette fête que tout le monde pense maîtriser se cachent des origines étranges, des traditions absurdes et quelques détails que personne ne mentionne jamais au repas de famille. En voici dix.
Le mot "Easter" vient d'une déesse anglo-saxonne du printemps
En anglais, Pâques se dit Easter. Le mot ne vient pas de la Bible. Il remonte à Eostre, une divinité anglo-saxonne liée au printemps, mentionnée par le moine Bède le Vénérable au VIIIe siècle dans son De Temporum Ratione. En allemand, Pâques se dit encore Ostern, même racine. L'existence réelle d'Eostre fait débat parmi les historiens : Bède reste la seule source antique à la citer. Mais le lien linguistique tient la route. Le mois d'avril en vieil anglais s'appelait Eosturmonath, littéralement "le mois d'Eostre". Jacob Grimm, le philologue derrière les contes des frères Grimm, a tenté en 1835 de reconstituer une déesse germanique continentale, Ostara, à partir de cette même racine.
Quand le christianisme s'est répandu en terres germaniques, il a conservé le mot pour désigner la fête de la résurrection. Le contenu a changé, l'étiquette est restée. Dans la plupart des autres langues européennes, Pâques porte un nom dérivé de l'hébreu Pesah (passage) : Pascua en espagnol, Pasqua en italien, Pâques en français.
La date de Pâques dépend de la Lune
Contrairement à Noël, fixé au 25 décembre, Pâques bouge chaque année. La Pâque juive (Pessah) tombe le 15 du mois de Nissan dans le calendrier hébreu, une date calée sur la pleine lune. Le concile de Nicée, en 325, a posé la règle chrétienne : premier dimanche après la première pleine lune suivant l'équinoxe de printemps. Pâques peut donc tomber entre le 22 mars et le 25 avril.
Les orthodoxes, qui utilisent le calendrier julien pour ce calcul, ne fêtent presque jamais Pâques le même jour que les catholiques. En 2026, les catholiques célèbrent Pâques le 5 avril, les orthodoxes le 12 avril. Une semaine d'écart, pour une même résurrection.
Pendant des siècles, on s'offrait des oeufs de poule, pas de chocolat
L'Église interdisait la consommation d'oeufs pendant le Carême. Les poules, elles, continuaient à pondre. Au bout de quarante jours de jeûne, les familles se retrouvaient avec des stocks considérables. On décorait ces oeufs, on les peignait, on les offrait. Les premiers oeufs entièrement en chocolat ne sont apparus qu'au XIXe siècle, fabriqués à la main par des artisans chocolatiers. L'industrialisation a fait le reste.
Avant ça, un oeuf de Pâques, c'était un oeuf dur coloré à la pelure d'oignon.
Les cloches ne "partent" pas vraiment à Rome
En France, on raconte aux enfants que les cloches des églises s'envolent à Rome le Jeudi saint pour se faire bénir par le pape, et qu'elles reviennent le dimanche en semant des chocolats. L'explication réelle est plus sobre : l'Église catholique interdit de faire sonner les cloches entre le Jeudi saint et le matin de Pâques, pour marquer la période de deuil qui précède la résurrection. Cette période correspond aux jours les plus intenses de la Semaine sainte. L'histoire du voyage à Rome, c'est ce qu'on a inventé pour répondre aux enfants qui demandaient pourquoi les cloches se taisaient.
Ailleurs en Europe, les cloches n'ont rien à voir avec Pâques : en Allemagne et en Alsace, c'est un lièvre qui apporte les oeufs. Aux États-Unis, un lapin.
En Australie, le lapin de Pâques est un ennemi public
Le lapin, introduit par les Européens dans la seconde moitié du XIXe siècle, est un fléau écologique en Australie. Il dévore la végétation, accélère l'érosion des sols et menace les espèces locales. Célébrer Pâques avec un lapin en chocolat, là-bas, revient un peu à offrir un rat décoré.
Les Australiens ont trouvé une alternative : le bilby, un petit marsupial à grandes oreilles classé vulnérable par l'UICN. Depuis les années 1990, des bilbies en chocolat sont vendus dans tout le pays. Une partie des revenus finance des programmes de sauvegarde de l'espèce.
Les Norvégiens lisent des polars à Pâques
C'est sans doute la tradition pascale la plus improbable au monde. En 1923, deux jeunes auteurs norvégiens fauchés, Nordahl Grieg et Nils Lie, ont écrit un roman policier sous le pseudonyme de Jonathan Jerv. Leur éditeur, Gyldendal, a placé le titre du livre en une du quotidien Aftenposten, le samedi 24 mars : "Le train de Bergen a été braqué cette nuit." La formulation ressemblait tellement à un vrai fait divers que des milliers de Norvégiens ont appelé les rédactions et la compagnie ferroviaire pour prendre des nouvelles de leurs proches.
Le livre s'est arraché. Le coup de pub est devenu une tradition. Depuis, le polar s'est imposé comme le divertissement officiel de la semaine pascale en Norvège. Les éditeurs calent leurs sorties de thrillers sur Pâques, les chaînes de télé diffusent des séries criminelles, et le laitier Tine imprime des mini-énigmes policières sur ses briques de lait. Ils appellent ça le Påskekrim, le "crime de Pâques."
À Corfou, on jette des pots depuis les balcons
À onze heures le jour de Pâques, les habitants de Corfou jettent depuis leurs balcons des pots en terre cuite remplis d'eau, dans un fracas collectif. La tradition, qui remonte au XVIe siècle, est censée chasser les mauvais esprits. Les passants récupèrent des morceaux de poterie cassée en guise de porte-bonheur.
Les Grecs n'ont pas le monopole de l'originalité. Dans la petite ville catalane de Verges, les habitants enfilent des costumes de squelette et exécutent une "danse de la mort" le Jeudi saint. En Pologne, le lundi de Pâques donne lieu au Śmigus-Dyngus, une bataille d'eau géante qui remonte au Moyen Âge. Chaque pays a sa façon de fêter la résurrection. Certaines sont plus mouillées que d'autres.
"Pâque" et "Pâques" ne désignent pas la même fête
La Pâque, au singulier, désigne la fête juive (Pessah), qui commémore la sortie d'Égypte. Pâques, au pluriel, désigne la fête chrétienne, qui commémore la Cène, la Passion et la résurrection du Christ. La distinction graphique ne date que du XVe siècle environ, mais elle porte un vrai sens théologique.
Le mot lui-même vient de l'hébreu pesah, qui signifie "passage". Passage de la mer Rouge pour les juifs. Passage de la mort à la vie pour les chrétiens.
Les oeufs de Fabergé sont nés à Pâques
En 1885, le tsar Alexandre III a commandé au joaillier Fabergé un oeuf de Pâques pour son épouse, l'impératrice Maria Feodorovna. Le premier, appelé "l'oeuf à la poule", contenait sous sa coquille émaillée un jaune en or, une poule dorée, puis une réplique miniature de la couronne impériale. L'impératrice a été si ravie qu'Alexandre a renouvelé la commande chaque année. Son fils Nicolas II a poursuivi la tradition, offrant deux oeufs par an : un à sa mère, un à son épouse.
Entre 1885 et 1916, cinquante oeufs ont été créés pour la famille impériale. Certains valent aujourd'hui des dizaines de millions de dollars. L'un d'eux, perdu pendant des décennies, a été retrouvé chez un ferrailleur américain qui l'avait acheté pour 14 000 dollars sans connaître sa provenance. Sa valeur estimée : 33 millions.
Tout ça parce qu'un tsar a voulu impressionner sa femme un dimanche de printemps.

Rêves prémonitoires : ils ont vu l’événement avant qu’il n’arrive
En Suède, Pâques ressemble à Halloween
Le jeudi avant Pâques, les enfants suédois se déguisent en sorcières, avec des fichus sur la tête et du maquillage sur les joues, et font du porte-à-porte pour demander des friandises. En Finlande et dans les pays nordiques, on allume parfois de grands feux pour éloigner les trolls et les sorcières qui, selon la tradition, se réveillent pendant Pâques.
Rien à voir avec les cloches et les chocolats. Dans ces pays, la semaine pascale garde une dimension presque folklorique, à mi-chemin entre fête chrétienne et superstition populaire.
Pâques, au fond, c'est un empilement. Des couches païennes, juives, chrétiennes, commerciales, absurdes et magnifiques, superposées sur deux millénaires. On peut la fêter en mangeant du chocolat, en lisant un polar norvégien ou en jetant un pot de fleurs du balcon. Chacun sa résurrection.
SOURCES :
Bède le Vénérable, De Temporum Ratione (725)
Jacob Grimm, Deutsche Mythologie (1835)
VisitNorway.com, "Easter Crime: Norwegian Easter equals brutal murders"
Norsk Folkemuseum, "Påskekrim"
Fabergé.com, "The Imperial Eggs"
Wikipedia, "Fabergé egg", "Ēostre", "Easter"
World History Encyclopedia, "A Gallery of Fabergé Eggs"




