Michel a 50 ans, il est infirmier en psychiatrie quelque part en France. Sa maison a brûlé il y a sept ans. Le sinistre a duré quarante minutes. Le temps que les pompiers arrivent, il avait perdu ses papiers, ses réserves alimentaires, ses médicaments, ses souvenirs. Il s’est retrouvé en pyjama devant un tas de cendres à 2 heures du matin, sans rien. Il a dit à un chercheur qui l’interrogeait : « Ma maison qui brûle, c’est une rupture de normalité. C’est quelque chose qui va arriver. »
Depuis cette nuit-là, Michel stocke. De l’eau, des conserves, des copies de ses documents, une trousse médicale complète, une lampe frontale, un réchaud de camping. Il a appris à purifier l’eau. Il a formé ses enfants aux gestes de premiers secours. Et quand le prix du gaz a flambé après le blocage du détroit d’Ormuz fin février 2026, il a regardé les files d’attente devant les stations-service sans paniquer. Son réservoir était plein depuis le 25 février. Pas par prescience. Par habitude.
Michel fait partie d’une population que personne ne comptait il y a dix ans et que tout le monde découvre cette semaine : les survivalistes.
Le monde de mars 2026 leur donne raison (et ça ne les réjouit pas)
La guerre en Iran a commencé le 28 février. En onze jours, le détroit d’Ormuz est passé du statut de risque théorique à celui de goulet d’étranglement réel. Le prix du kérosène a bondi entre 150 et 200 dollars le baril. Les Bourses européennes ont chuté. Les compagnies aériennes suspendent leurs prévisions. Le gouvernement français, qui avait publié en novembre 2025 un guide intitulé « Tous responsables » pour préparer les citoyens aux crises, voit son tirage épuisé en trois jours.
Le sociologue Bertrand Vidal, auteur d’un ouvrage de référence sur le survivalisme, avait réagi à la publication de ce guide : « Ce manuel participe à une forme d’anxiété sociale. Le gouvernement valide cette perception et lui donne une légitimité officielle. Il acte que l’effondrement va arriver et que la catastrophe n’est plus une fiction. C’est du survivalisme d’État. »
Ce que Vidal appelle « survivalisme d’État », les preppers l’appellent du bon sens. Zenia, une autre personne interrogée par des chercheurs, résumait sa motivation par une phrase brute : « C’est aussi pour ça le survivalisme, j’ai miséré, j’ai vraiment galéré. À un moment donné, j’avais rien à bouffer. »
Ce que les survivalistes ont fait avant le 28 février
Le site Résilience Urbaine, l’une des plateformes francophones les plus suivies sur le sujet, avait publié dès janvier 2025 un article sur les radios de survie, rappelant que c’était « l’outil le plus sous-estimé » du kit d’urgence. Le raisonnement : quand le réseau téléphonique tombe, quand Internet est coupé, quand l’électricité saute, la radio reste le seul canal d’information fiable. Les ondes AM et FM ne dépendent d’aucun serveur, d’aucun opérateur, d’aucune antenne-relais.
Ce conseil, que beaucoup avaient lu sans agir, est devenu concret le 1er mars quand les espaces aériens de la moitié du Moyen-Orient ont été fermés et que les réseaux sociaux se sont retrouvés saturés de rumeurs invérifiables. Ceux qui avaient une radio d’urgence à manivelle avec panneau solaire chez eux ont pu capter les fréquences officielles sans dépendre du Wi-Fi ni de leur batterie de téléphone. Les autres ont rafraîchi Twitter pendant des heures en croisant les doigts pour que leur forfait tienne.
Le guide gouvernemental « Tous responsables » recommande un kit de 72 heures comprenant une trousse de secours, des médicaments, des documents d’identité, de l’argent liquide et des clés doubles. Les survivalistes aguerris vont plus loin : ils préparent un « bug out bag », un sac d’évacuation complet contenant de quoi tenir une semaine en autonomie. Les kits les plus compacts intègrent un allume-feu, une scie à fil, un sifflet, une couverture de survie, des pinces multifonctions, un grattoir, du matériel de pêche et une lampe de poche dans un étui de la taille d’une trousse de toilette. Le genre d’objet qu’on trouve ridicule le jour où on l’achète et dont on remercie l’existence le jour où le courant saute.
Ils avaient tout prévu : cinq histoires de survivalistes qui ne bluffaient pas
Sandrine, 43 ans, Drôme : la tempête de verglas de décembre 2024
Sandrine vit dans un hameau de huit maisons entre Valence et Die. En décembre 2024, une tempête de verglas a couché les lignes électriques sur tout le secteur. Coupure totale pendant six jours. Pas de chauffage électrique, pas de lumière, pas de réseau mobile, pas d’eau (la pompe du forage fonctionne à l’électricité).
Ses voisins ont dormi dans leur voiture le premier soir, moteur allumé pour le chauffage. Puis ils sont partis chez de la famille à Valence. Sandrine est restée. Elle avait un poêle à bois avec deux stères d’avance. Des bougies, une lampe frontale, une radio à manivelle. Vingt litres d’eau stockés en bidons. Des conserves pour dix jours. Et un petit panneau solaire portable pour recharger son téléphone une fois par jour.
Elle a nourri ses voisins restants avec de la soupe faite au poêle pendant quatre jours. Le cinquième jour, les équipes d’Enedis ont rétabli le courant. Sandrine n’a pas vécu six jours de crise. Elle a vécu six jours un peu moins confortables que d’habitude. La différence tient dans deux cartons de conserves, un poêle, et l’habitude de ne pas tout attendre du réseau.
Fabrice, 51 ans, Var : les incendies de l’été 2023
Fabrice habite à la lisière d’une forêt de pins, entre Vidauban et Le Luc. L’été 2023, un feu de forêt s’est déclaré à trois kilomètres de chez lui. L’ordre d’évacuation est tombé à 14h12. Ses voisins ont mis quarante-cinq minutes à rassembler papiers, vêtements, médicaments, chargeurs, et à charger la voiture. Fabrice a mis sept minutes. Son sac d’évacuation était prêt depuis trois ans. Documents scannés sur une clé USB. Copies papier dans une pochette étanche. Trousse médicale. Eau. Lampe. Couverture de survie. Radio. Couteau multifonctions. Tout dans un sac de 8 kilos rangé dans le placard de l’entrée.
Il a récupéré ses enfants chez la voisine, chargé le sac, pris le chat dans sa caisse (prête aussi) et il était sur la route avant que la plupart de ses voisins aient trouvé leurs passeports. « Sept minutes. C’est la durée que j’avais répétée mentalement des dizaines de fois. Pas besoin de réfléchir. Le stress te paralyse si tu dois prendre des décisions au moment où tout brûle. Moi, les décisions étaient prises depuis longtemps. »
Le feu a été maîtrisé avant d’atteindre le lotissement. Fabrice est rentré chez lui le lendemain. Son sac est retourné dans le placard. Prêt pour la prochaine fois.
Nadia, 37 ans, Seine-Saint-Denis : la coupure d’eau de février 2025
Nadia vit au troisième étage d’un immeuble à Aulnay-sous-Bois. En février 2025, une canalisation principale a cédé. Coupure d’eau dans tout le quartier pendant 52 heures. Pour un appartement avec deux enfants en bas âge, c’est une situation qui bascule vite : pas de douche, pas de chasse d’eau, pas de cuisson au cas où, pas de lait en poudre préparable.
Nadia avait six bidons de cinq litres stockés sous l’évier. Des lingettes, du gel hydroalcoolique, deux packs d’eau minérale. De quoi tenir quatre jours. « Mes voisines me regardaient bizarrement quand elles me voyaient monter mes bidons. La première qui a frappé à ma porte pour me demander de l’eau, c’est celle qui se moquait le plus. Je lui ai donné deux litres. »
Ce qui l’a le plus frappée, ce n’est pas la coupure. C’est la vitesse à laquelle les gens ont paniqué. « Au bout de six heures sans eau, il y avait des gens qui criaient sur le gardien de l’immeuble comme si c’était sa faute. Au bout de douze heures, certains parlaient d’appeler les pompiers. Pour une coupure d’eau. Deux jours. » Nadia a commencé à stocker après le premier confinement de 2020, quand elle n’avait pas trouvé de couches pour son aîné pendant trois jours. « La peur de manquer pour mes enfants, c’est le seul moteur dont j’ai eu besoin. »
Guillaume, 29 ans, Strasbourg : la panne de réseau mobile d’octobre 2025
Guillaume est développeur web. Il vit connecté. Le 14 octobre 2025, une panne massive a touché deux opérateurs télécoms dans l’est de la France pendant une journée entière. Pas de réseau mobile, pas de données, pas de SMS. Le Wi-Fi domestique fonctionnait encore pour ceux qui avaient une box, mais les applications qui dépendent d’une authentification par SMS (banque, double authentification) étaient inaccessibles.
Guillaume avait une radio FM dans son sac depuis un an. Un modèle basique, à piles, acheté pour huit euros. Il a capté France Bleu Alsace et a suivi les informations en temps réel pendant que ses collègues paniquaient sur le parking de l’entreprise, téléphone à la main, sans signal. « Ce jour-là, j’ai compris un truc simple : toute l’information du monde ne sert à rien si tu ne peux plus y accéder. Un transistor à piles, c’est la technologie la plus solide qui existe. Elle fonctionne depuis 1920 et elle fonctionnera encore quand les serveurs de Google seront en panne. »
Il a depuis ajouté un chargeur solaire, une lampe dynamo et une copie papier de ses contacts importants. « Mes amis trouvent ça ridicule. Je leur dis : appelez-moi le jour où votre téléphone ne s’allume plus. Oh wait, vous ne pourrez pas. »
Laurent, 62 ans, Morbihan : la guerre en Iran, 28 février 2026
Laurent ne se définit pas comme survivaliste. Il dit qu’il est « prévoyant, comme l’étaient ses grands-parents ». Il vit dans une maison en pierre avec un jardin, un poulailler et un puits. Il a un potager de 200 mètres carrés. Il chauffe au bois. Il a un groupe électrogène diesel avec 80 litres de réserve, un stock de conserves pour trois semaines, et un congélateur rempli de légumes du jardin.
Le matin du 28 février, quand les premières frappes sur l’Iran ont été annoncées, Laurent a fait trois choses. Il a vérifié son stock de gasoil. Il a retiré 500 euros en liquide au distributeur du village (le seul, qui affichait déjà une file de six personnes à 9 heures). Et il a branché sa radio sur France Inter.
Le lundi 2 mars, quand le prix du pétrole a flambé et que les premières tensions sur l’approvisionnement sont apparues, Laurent vivait sa semaine comme d’habitude. Ses poules pondaient. Son poêle chauffait. Son potager, même en mars, fournissait des poireaux et de la mâche. « La différence entre un survivaliste et un type normal, c’est que le survivaliste a fait les courses avant l’orage. C’est tout. Pas besoin de bunker. Pas besoin d’armes. Il faut un potager, un puits, du bois, et l’habitude de ne pas compter sur les autres pour les choses que tu peux faire toi-même. »
Sa femme, Annick, ajoute un détail que Laurent ne mentionne jamais : « Le soir du 28 février, pendant que les chaînes d’info tournaient en boucle sur les frappes, Laurent a éteint la télé à 21 heures. Il a lu un chapitre de son livre, il a dit sa prière, et il s’est couché. Il n’avait pas peur. Il était prêt. C’est la différence. »
Trois profils, une même logique
Le survivalisme français n’a rien à voir avec le cliché américain du milicien armé dans son bunker. La Survival Expo, salon annuel organisé à Paris depuis 2018, accueille aussi bien des randonneurs soucieux de leur autonomie que des familles en quête de résilience alimentaire. Le spectre va du jardinier qui élève ses poules au cadre parisien qui a installé un filtre à eau de secours dans son appartement.
Le premier profil est le rural autonome. Il vit à la campagne, cultive son potager, a un puits ou une source, chauffe au bois. La crise l’affecte moins, mais il n’est pas à l’abri d’une rupture d’approvisionnement en médicaments ou en carburant.
Le deuxième est l’urbain pragmatique. Il vit en ville, il sait que son appartement n’est pas un refuge. Sa stratégie repose sur trois axes : un stock de 72 heures à domicile, un sac prêt à partir, et un lieu de repli identifié à la campagne chez un ami, un parent, un voisin de confiance.
Le troisième est le communautaire. Il a constitué un réseau de personnes complémentaires : un médecin, un bricoleur, un jardinier, un mécanicien. Sa préparation est collective. Il partage les coûts, les connaissances, les responsabilités. C’est le profil le plus efficace et le moins médiatisé.
Dans les trois cas, la discrétion est une règle cardinale. « Ne stockez pas en parlant de vos stocks », répètent les forums spécialisés. Le terme « dark prepper » désigne, dans la communauté, celui qui ne prépare rien mais qui compte profiter de la préparation des autres en cas de crise. La méfiance envers l’extérieur fait partie du logiciel.
Se préparer intellectuellement : les compétences qui sauvent
L’équipement sans savoir-faire ne vaut rien. Un filtre à eau inutilisé ne purifie pas d’eau. Une boussole non lue ne donne pas de direction. Les survivalistes sérieux investissent autant dans la formation que dans le matériel.
Les compétences de base, celles que les praticiens recommandent d’acquérir en premier : les gestes de premiers secours (une formation de deux jours suffit, la Croix-Rouge en organise chaque mois), la purification de l’eau (ébullition, filtration, traitement chimique), l’allumage d’un feu sans allumette, l’orientation sans GPS, et la conservation des aliments.
Le niveau suivant couvre la mécanique de base (changer une roue, réparer un groupe électrogène), l’identification des plantes comestibles, la communication radio (les fréquences AM/FM, mais aussi le réseau radioamateur, qui fonctionne même quand tout le reste est tombé) et la gestion du stress.
Car la compétence la plus sous-estimée est psychologique. En situation de crise, la panique tue plus que le manque de matériel. Savoir rester calme quand le courant coupe, quand les sirènes retentissent, quand les informations se contredisent, c’est la base de tout le reste. Les anciens militaires qui animent les stages de survie insistent là-dessus : les premiers secours commencent par se secourir soi-même du chaos mental.
Se préparer spirituellement : la dimension que personne n’aborde
Les guides de survie parlent d’eau, de feu, de nourriture et d’abri. Ils parlent rarement de prière.
Et pourtant. Quand on interroge les survivalistes sur ce qui les a tenus dans les moments les plus durs, un mot revient avec une fréquence que les statistiques de vente de matériel ne captent pas : la foi. Pas la foi au sens d’une appartenance religieuse étiquetée. La foi au sens d’un ancrage intérieur, d’une conviction que la vie a un sens même quand tout s’effondre.
Les traditions spirituelles ont toujours intégré la notion de préparation à l’épreuve. Le Carême chrétien est, dans son essence, un exercice de privation volontaire destiné à fortifier l’âme avant Pâques. Le Ramadan musulman entraîne le corps et l’esprit à fonctionner avec moins. Les pratiques de méditation bouddhiste visent à détacher le pratiquant de sa dépendance aux conditions extérieures. Le stoïcisme romain, que les survivalistes citent souvent sans le savoir, repose sur un principe identique : se préparer au pire pour ne pas en être esclave.
Marc-Aurèle écrivait dans ses Pensées pour moi-même : « Commence chaque journée en te disant : aujourd’hui je vais rencontrer l’ingratitude, l’arrogance, la trahison, l’envie. » Ce n’est pas du pessimisme. C’est de la préparation mentale. Et c’est exactement ce que font les survivalistes quand ils imaginent des scénarios de rupture : non pas espérer le pire, mais s’y préparer pour ne pas en être détruit.
La question que les croyants posent face à la crise est différente de celle des techniciens de la survie. Le technicien demande : « Comment survivre ? » Le croyant demande : « Pourquoi survivre ? » Les deux questions sont aussi vitales l’une que l’autre. Un stock de conserves sans raison de vivre ne mène nulle part. Une raison de vivre sans stock de conserves ne nourrit pas les enfants. La préparation qui tient dans la durée est celle qui combine les deux.
Les textes sacrés regorgent d’ailleurs de récits de survie. Noé construit une arche avant le déluge. Moïse guide un peuple dans le désert pendant quarante ans. Élie survit dans une grotte nourri par des corbeaux. Joseph stocke le blé d’Égypte pendant sept années d’abondance pour faire face à sept années de famine. La Bible, lue sous cet angle, est le premier manuel de survivalisme de l’histoire.

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Ce qui a changé depuis le 28 février
Les sites de vente de matériel de survie enregistrent des pics de commandes depuis le début du conflit au Moyen-Orient. Les stages de premiers secours affichent complet. Les groupes Facebook de survivalistes francophones, qui comptaient 15 000 à 16 000 membres avant le Covid, ont vu leurs effectifs gonfler à chaque crise : pandémie, guerre en Ukraine, tensions énergétiques de 2022, et maintenant la guerre en Iran.
La différence entre 2020 et 2026, c’est que le survivalisme n’est plus perçu comme une lubie de marginaux. Le gouvernement français a publié un guide officiel de préparation. Les mairies distribuent des plaquettes d’information. Les médias grand public relaient les conseils sans ironie. La crise n’est plus théorique. Le pétrole flambe, les routes aériennes ferment, les missiles tombent sur des capitales. Le survivaliste n’est plus celui qui a peur. C’est celui qui avait raison d’avoir peur.
Michel, l’infirmier dont la maison a brûlé, ne se définit pas comme survivaliste. Il dit simplement qu’il a appris de ce qu’il a vécu. Qu’il ne veut plus jamais se retrouver en pyjama devant un tas de cendres sans rien. « La normalité, c’est un luxe. Les gens ne s’en rendent compte que quand elle disparaît. »
La normalité a disparu le 28 février 2026 pour beaucoup de gens. Pour ceux qui s’étaient préparés, ce n’est qu’un épisode de plus dans une longue série d’épreuves auxquelles ils avaient choisi de ne pas être aveugles. Pour les autres, c’est peut-être le début d’un réveil. Matériel, intellectuel, et pour certains, spirituel.
Sources : Bertrand Vidal, Survivalisme, Arkhé, 2018 ; Reporterre, « Avec son guide de survie, le gouvernement prépare les Français à la guerre », 27 novembre 2025 ; Gouvernement français, guide « Tous responsables », 2025 ; Carnets de terrain (Hypotheses.org), « Survivalisme : se préparer aux temps troublés », 2023 ; Franceinfo, enquête cellule investigation, « Collapsologues et survivalistes », 2020 ; Résilience Urbaine (resilience-urbaine.com) ; Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, livre II.




