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Iran : comprendre le fonctionnement d’une République islamique

Par Philippe Loneux |
Photographie réaliste du bâtiment du Majlis à Téhéran, illustrant le centre du pouvoir législatif iranien devant un paysage urbain et montagneux.

Depuis le 28 février 2026, l’Iran est en guerre. Les frappes américaines et israéliennes ont tué le Guide suprême Ali Khamenei, détruit des infrastructures militaires sur tout le territoire, et plongé le pays dans une crise dont personne ne connaît l’issue. Sur les chaînes d’info, les termes se bousculent : Guide suprême, Gardiens de la révolution, Conseil des experts, velayat-e faqih. La plupart des gens qui suivent l’actualité ne savent pas ce que ces mots désignent. Et sans comprendre la machine, on ne comprend pas pourquoi elle résiste, ni comment elle pourrait tomber.

Cet article est une explication de l’architecture politique la plus singulière du monde contemporain : un État qui mélange élections populaires et autorité religieuse suprême, où le président est élu mais pas souverain, et où le vrai pouvoir se loge dans un bureau que personne n’a élu.

La naissance : 1979, quand un religieux en exil renverse un empire

En février 1979, l’ayatollah Rouhollah Khomeini revient en Iran après quinze ans d’exil. Le Shah Mohammad Reza Pahlavi a fui. Le pays bascule. Le 1er avril 1979, un référendum approuve à 99,3 % la création d’une République islamique. Une constitution est rédigée et adoptée en décembre.

Le texte fondateur repose sur une doctrine que Khomeini a élaborée pendant son exil en Irak et en France : le velayat-e faqih, littéralement « la tutelle du juriste théologien ». L’idée, inédite dans le monde chiite, est la suivante. Dans le chiisme duodécimain (le courant majoritaire en Iran), la légitimité politique parfaite appartient au douzième imam, Muhammad al-Mahdi, disparu au IXe siècle et dont le retour est attendu. En son absence, Khomeini soutient qu’un juriste religieux doit superviser l’État, héritant des prérogatives de l’imam caché.

Ce juriste, c’est le Guide suprême.

Le Guide suprême : l’homme au-dessus de tout

Le Guide est le chef de l’État. Pas le président. Le Guide. Il cumule des pouvoirs que la plupart des démocraties répartissent entre cinq ou six institutions distinctes.

Il commande les forces armées. Il nomme le chef du pouvoir judiciaire. Il nomme six des douze membres du Conseil des gardiens (le filtre constitutionnel). Il nomme le directeur de la radio-télévision d’État. Il nomme les commandants des Gardiens de la révolution. Il fixe les grandes orientations de la politique étrangère, du programme nucléaire et de la défense. Il peut démettre le président après un vote du Parlement ou une décision de la Cour suprême. Il signe le décret validant l’élection du président.

Il est désigné par l’Assemblée des experts (86 religieux élus au suffrage universel) pour une durée indéterminée, potentiellement à vie. Cette assemblée est théoriquement chargée de le surveiller et de le révoquer si nécessaire. En pratique, elle ne l’a jamais fait. Ses sessions se tiennent à huis clos. L’Assemblée fonctionne comme un organe de légitimation, pas comme un contre-pouvoir.

De 1979 à 1989, le Guide était Khomeini. De 1989 au 28 février 2026, c’était Ali Khamenei. Depuis sa mort, un Conseil de direction intérimaire (un triumvirat composé du président Massoud Pezechkian, du chef du judiciaire et d’un ayatollah) assure la transition. La question de la succession est ouverte.

Le président : élu, visible, subordonné

Le président est élu au suffrage universel direct pour quatre ans, renouvelable une fois. Il dirige le gouvernement, nomme les ministres (avec approbation du Parlement), gère l’économie et représente le pays à l’étranger. C’est lui que les médias internationaux montrent. C’est lui qui serre les mains dans les sommets.

Mais sa marge de manoeuvre est étroite. Sa candidature doit être validée par le Conseil des gardiens, qui élimine la grande majorité des candidats. Sur les 238 candidats à la présidentielle de 1997, quatre ont été autorisés à se présenter. Aucune femme n’a jamais été validée. Le Conseil des gardiens fonctionne comme un filtre idéologique garantissant la fidélité des candidats au système.

Sur les dossiers stratégiques (nucléaire, défense, politique régionale), le président agit sous les directives du Guide et du Conseil suprême de sécurité nationale. L’histoire de la République islamique montre que chaque fois qu’un désaccord sérieux oppose le président au Guide, c’est le Guide qui l’emporte. Ahmadinejad et Rohani en ont fait l’expérience, chacun à sa manière.

Le président est révocable. Le Guide ne l’est pas.

Le Parlement : 290 députés sous surveillance

Le Majlis (Parlement) compte 290 députés élus au suffrage universel pour quatre ans. Il vote les lois, interroge les ministres, peut les destituer. Il ressemble, en surface, à n’importe quel parlement occidental.

La différence tient au Conseil des gardiens, qui examine chaque loi votée et peut la rejeter s’il la juge incompatible avec l’islam ou avec la Constitution. Quand le Parlement et le Conseil des gardiens ne s’entendent pas, c’est un troisième organe qui tranche : le Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, dont les membres sont nommés par le Guide.

Le Conseil des gardiens filtre aussi les candidatures aux législatives. Le résultat : la politique en Iran est réservée aux factions islamistes. Les partis non islamistes sont interdits. Le spectre politique va des conservateurs aux réformateurs, les deux se réclamant de la République islamique, mais divergeant sur l’étendue des libertés civiles.

Les Gardiens de la révolution : l’État dans l’État

Le Corps des Gardiens de la révolution islamique (Pasdaran, ou CGRI) n’est pas une simple armée. C’est un appareil parallèle qui double l’armée régulière, contrôle des pans entiers de l’économie iranienne (industrie, BTP, télécommunications), mène des opérations militaires à l’étranger (via la Force Qods), influence les élections, et dispose de ses propres services de renseignement.

Le CGRI dépend directement du Guide, pas du président. C’est l’instrument de projection de puissance du régime, à l’intérieur comme à l’extérieur. Le soutien au Hezbollah au Liban, aux milices chiites en Irak, aux Houthis au Yémen, au Hamas : tout passe par le CGRI.

L’armée régulière iranienne (l’Artesh) existe aussi, mais elle est cantonnée à la défense du territoire. La vraie force politique et militaire, c’est le CGRI. Toute transition de pouvoir en Iran passe par eux.

Le système en un schéma mental

Pour comprendre la République islamique sans se perdre dans les organigrammes, il suffit de retenir une image : deux étages.

À l’étage du bas, des élections. Le président, le Parlement, les conseils municipaux : tout cela est élu au suffrage universel. Les Iraniens votent. Les campagnes sont animées. Les débats existent. Cette couche donne au régime sa légitimité populaire.

À l’étage du haut, le Guide et les institutions qu’il nomme ou contrôle. Le Conseil des gardiens, le pouvoir judiciaire, le CGRI, les médias d’État, l’Assemblée des experts. Cette couche détient le pouvoir réel. Elle fixe les limites dans lesquelles l’étage du bas est autorisé à fonctionner.

Les deux étages coexistent. Ils interagissent. Mais quand il y a conflit, l’étage du haut gagne toujours. C’est ce qui distingue l’Iran d’une démocratie au sens occidental, et c’est ce qui rend le régime si difficile à décoder pour les observateurs extérieurs : il a toutes les apparences d’une république (élections, parlement, président, constitution) et tout le fonctionnement d’une théocratie (un seul homme, non élu, au-dessus de tout).

Ce que la mort de Khamenei change

La mort d’Ali Khamenei le 28 février 2026 a supprimé le sommet de la pyramide. Le Guide est mort. Le bureau est vide. Un triumvirat assure l’intérim.

Mais le système qu’il a consolidé pendant 36 ans tient debout. L’historien Pierre Razoux, directeur de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, le résumait quelques jours après les frappes : le régime iranien est polycentré, redondant, résilient. Comme une table à six pieds : on en enlève un ou deux, la table est fragilisée mais elle ne tombe pas.

Le CGRI est intact. Le Conseil des gardiens fonctionne. Le système judiciaire répond. Les structures de dédoublement de l’État, mises en place dès les premières années de la révolution, continuent d’opérer. Chaque ministère, chaque province dispose d’un représentant du Guide : ces relais n’ont pas disparu avec Khamenei.

La question n’est pas de savoir si le régime survivra à la mort de son Guide. L’Iran a déjà traversé cette épreuve en 1989, à la mort de Khomeini, et le système a tenu. La question est de savoir si, cette fois, la combinaison de la guerre, de l’effondrement économique, de la répression des manifestations de fin 2025 et de l’absence d’un Guide capable de fédérer les factions internes suffira à fissurer un édifice conçu, dès l’origine, pour résister aux chocs.

Quarante-sept ans après sa fondation, la République islamique d’Iran reste l’expérience politique la plus déroutante du monde contemporain. Ni démocratie, ni dictature classique, ni monarchie. Un système hybride où Dieu et le peuple sont convoqués ensemble pour justifier un pouvoir qui n’appartient, dans les faits, ni à l’un ni à l’autre, mais à une poignée de clercs et de militaires qui ont appris, au fil des décennies, à rendre leur machine irremplaçable.

La guerre en cours met cette machine à l’épreuve comme jamais. L’issue dira si l’architecture de Khomeini était un monument ou un château de cartes.

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Sources : Constitution de la République islamique d’Iran, 1979 (révisée 1989) ; Ministère français des Affaires étrangères, fiche pays Iran ; Pierre Razoux, entretien Public Sénat, mars 2026 ; Futura Sciences, « Quel est le rôle du Guide suprême en Iran ? », 2026 ; Radio Orient, « Comprendre le système politique iranien », 2026 ; Encyclopédie Larousse, « Iran : la République islamique depuis 1979 » ; Wikipédia, « Politique en Iran », « Guide de la Révolution (Iran) », « Président de la République islamique d’Iran ».

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À propos de l’auteur Chroniqueur spécialisé en histoire des croyances et symbolisme, explore les frontières du visible. Il décrypte aussi bien les traditions religieuses que les phénomènes ésotériques et les grands mystères, en cherchant toujours le sens caché sous le prisme de l’analyse historique.

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