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Ils ont arrêté de croire en Dieu, puis quelque chose s’est passé

Par Philippe Loneux |
Portrait d'une femme d'âge moyen dans un décor sobre, saisie par une expression de surprise et de réflexion profonde alors qu'une lumière naturelle traverse la fenêtre.

Précision avant d’aller plus loin : cet article ne cherche ni à prouver l’existence de Dieu, ni à la réfuter. Il ne fait pas de prosélytisme. Il donne la parole à des personnes qui ont vécu un basculement intérieur qu’elles n’attendaient pas et qu’elles ne savent pas toujours expliquer. Libre à chacun d’y voir une grâce, un mécanisme psychologique, ou autre chose.

Le cadre : pourquoi des athées reviennent-ils à la foi ?

La chercheuse Jana S. Harmon, rattachée au C.S. Lewis Institute, a interrogé cinquante athées devenus chrétiens pour son ouvrage Atheists Finding God. Son constat le plus frappant : près des deux tiers de ces personnes étaient persuadées qu’elles ne quitteraient jamais leur athéisme. Elles ne cherchaient pas Dieu. Elles ne s’intéressaient pas à la spiritualité. Elles n’étaient pas en recherche.

Et puis quelque chose a bougé.

Ce « quelque chose » prend des formes très différentes selon les parcours : une crise, un deuil, une rencontre, un livre, une sensation physique inexpliquée, ou parfois rien de visible, juste un glissement intérieur progressif, comme un sol qui se dérobe sans bruit. Le sociologue Yves Lambert, qui a étudié l’évolution religieuse en Europe, observe que la génération post-Mai 68, celle qui s’est le plus massivement détournée de l’Église, produit aujourd’hui des enfants et petits-enfants qui reviennent au religieux par des chemins que personne n’avait anticipés.

Voici quelques-uns de ces chemins.

André Frossard : cinq minutes dans une chapelle du Quartier latin

Le cas le plus foudroyant de la littérature francophone sur le sujet. André Frossard est le fils du premier secrétaire général du Parti communiste français. Athée, élevé dans un foyer où le mot « Dieu » ne se prononce pas. En 1935, il entre par hasard dans une chapelle du Quartier latin. Il n’y a aucune raison. Aucune recherche préalable. Il accompagne un ami.

Il ressort quelques minutes plus tard catholique.

Il racontera l’épisode dans Dieu existe, je L’ai rencontré, publié en 1969 : il décrit une vague de joie, une évidence brutale, la sensation d’avoir toujours été aveugle et de voir pour la première fois. Il ajoute cette phrase : « Je ne me suis jamais habitué à l’existence de Dieu. »

Le livre devient un phénomène éditorial. Les rationalistes y voient un accès de délire ou d’autosuggestion. Les croyants, une preuve. Frossard, lui, ne s’est jamais expliqué au-delà de son récit. Il n’avait rien à vendre. Il a simplement raconté ce qui s’était passé dans cette chapelle, un après-midi ordinaire, sans public et sans mise en scène.

Alexis : l’athée militant qui lisait la Bible pour la détruire

Dans sa petite école de Bretagne, Alexis est le seul gamin qui se lève pour dire qu’il ne croit pas en Dieu quand toute la classe acquiesce. À l’université, il rencontre Mike, un chrétien. Les deux deviennent amis, et Alexis décide de le « sauver » de sa foi. Il le suit dans les groupes de prière, assiste aux rassemblements, débat avec les croyants.

Puis il pousse le projet plus loin : il achète une Bible pour en dresser le catalogue des contradictions. L’objectif est de démontrer l’absurdité du texte, argument par argument, pour que Mike et ses amis soient forcés d’admettre leur erreur.

Un soir de juillet 2005, alors qu’il est plongé dans cette lecture avec cette intention précise, il sent une présence. Ce n’est pas une image. Ce n’est pas une voix audible. C’est, dit-il, une sensation à la fois chaude et froide, dotée d’une conscience, qui lui dit intérieurement qu’il est pardonné.

Alexis est baptisé quelque temps plus tard. Selon son ami Mike, même son regard a changé.

Sonia : 49 ans d’athéisme, un anneau médiéval et un effondrement

Sonia Drapeau travaille au Puy du Fou. Elle n’a jamais cru en rien. Baptisée par tradition familiale, elle se considère athée depuis toujours. Sa mère avait l’habitude de lui dire qu’elle était « comme saint Thomas, elle ne croit que ce qu’elle voit ».

Le 4 mars 2016, lors d’un événement interne au parc, elle a l’occasion de toucher l’anneau de Jeanne d’Arc, une relique que le Puy du Fou venait d’acquérir. Un bijou en alliage de cuivre et d’argent avec des rivets en or, gravé des noms de Jésus et de Marie en lettres gothiques.

Au contact de l’objet, quelque chose la traverse. Elle le décrira ensuite comme un torrent d’amour qui l’a inondée de la tête aux pieds. Une chaleur brûlante, une certitude lumineuse : elle est aimée par « un être immense caché dans l’au-delà ».

Sonia ne s’y attendait pas. Elle n’y était pas préparée. Elle n’avait lu aucun livre sur la foi. Quarante-neuf ans de rationalisme ont été percutés en quelques secondes par une sensation qu’elle n’a jamais retrouvée avec la même intensité, mais qui ne l’a jamais quittée non plus.

Pauline, 25 ans : une rupture, un deuil, et une présence

Pauline a grandi dans une famille athée. Des parents enseignants, pour qui la religion relève de l’obscurantisme. Elle partage cette vision pendant toute son adolescence et le début de sa vie d’adulte. Deux événements la déstabilisent en peu de temps : une rupture amoureuse violente, puis le décès de sa grand-mère.

Le déclic ne vient pas d’un livre, ni d’une église, ni d’un prêtre. Il vient d’un sentiment. Au moment de la mort de sa grand-mère, Pauline ressent ce qu’elle appelle « une présence ». Pas un fantôme, pas une vision. Une sensation d’être accompagnée, portée, dans un moment où elle devrait logiquement être seule.

Elle commence à prier. Sans méthode, sans cadre. À sa manière. Elle se rapproche d’une paroisse. Ses parents ne comprennent pas. Pour eux, ce retour au religieux est une régression, un aveu de faiblesse intellectuelle. Pauline dit que croire l’a sauvée de la dépression. Elle précise qu’elle adapte sa religion à sa vie et à ses idées, pas l’inverse.

Olivia : les deux collègues antillaises et la messe par curiosité

Olivia est née dans une famille qu’elle décrit comme « complètement athée ». Son père répétait une phrase qui la faisait sourire : « Je suis athée, Dieu merci. » Pour elle, les croyants étaient des rêveurs, et l’image d’un homme cloué à une croix avec du sang partout ne provoquait chez elle que de l’incompréhension.

Le basculement est lent. Il commence dans un service de cancérologie, en salle de réveil, où elle travaille comme soignante. Deux collègues antillaises, croyantes, traversent des épreuves personnelles lourdes avec une joie et une sérénité qui l’intriguent. Pas une joie de façade. Une joie qui tient debout quand tout s’effondre autour.

Olivia pose des questions. Pas sur Dieu : sur elles. Sur ce qui les fait tenir. Les réponses la renvoient vers quelque chose qu’elle n’a jamais exploré. Elle finit par entrer dans une église, par curiosité. Elle s’inscrit à un parcours de catéchèse pour adultes. Elle est baptisée deux ans plus tard.

Ce qui la frappe le plus, en rétrospective, c’est que personne n’a essayé de la convaincre. Personne ne lui a mis un livre entre les mains ni ne l’a invitée à une messe. Ce sont deux femmes qui vivaient leur foi sans la brandir qui ont fait bouger quelque chose.

Jeffrey : vingt ans de haine contre Dieu après la mort de ses frères

Le parcours documenté par Jana Harmon. Jeffrey perd deux frères dans l’incendie de sa maison quand il est enfant. La douleur se transforme en rage contre Dieu, puis en athéisme militant. Pendant vingt ans, il construit des arguments solides, intellectuels, philosophiques, pour justifier son refus de croire. Son athéisme n’est pas une posture : c’est une forteresse bâtie sur un chagrin d’enfant.

Ce qui la fissure n’est pas un miracle, ni un signe, ni une apparition. C’est la lente accumulation de rencontres avec des croyants qui ne correspondent pas au stéréotype qu’il s’en était fait. Des gens intelligents, lucides, capables de rendre raison de leur foi sans fuir les questions difficiles.

Jeffrey ne décrit pas un moment de bascule. Il décrit un effritement. Une érosion de ses certitudes, année après année, jusqu’au jour où il réalise que ses arguments contre Dieu ne le protègent plus de la question qu’il refuse de se poser depuis l’enfance : pourquoi mes frères ?

Ce que ces récits ont en commun (et ce qu’ils ne prouvent pas)

Aucun de ces témoignages ne constitue une preuve de l’existence de Dieu. Tous décrivent une expérience subjective, non reproductible, non mesurable. La psychologie propose des explications valides pour chacun : le deuil rend perméable à la consolation, la lecture intense provoque des états modifiés de conscience, le toucher d’un objet chargé de sens historique peut déclencher une émotion puissante chez une personne déjà fragilisée.

Ces explications tiennent la route. Elles ne couvrent pas tout.

Ce qu’elles ne couvrent pas, c’est l’unanimité des témoins sur un point : ils ne décrivent pas une décision. Ils décrivent quelque chose qui leur est arrivé. La nuance est capitale. Olivia n’a pas « choisi » de croire. Frossard n’a pas « décidé » de devenir catholique. Alexis n’a pas « opté » pour la foi. Chacun d’entre eux parle d’un événement qui les a saisis, souvent contre leur volonté, parfois contre leur intérêt social et familial.

Harmon note que parmi les cinquante anciens athées qu’elle a interrogés, beaucoup ont perdu des amis après leur conversion. Certains ont été rejetés par leur entourage. Un témoignage résume la situation : « Dire « on va à l’église dimanche » ou « Jésus est Dieu » suffisait pour que des gens refusent de nous parler. »

Personne ne choisit ça de gaieté de coeur. Ce qui pousse ces gens à maintenir leur nouvelle foi malgré le coût social, c’est la conviction que ce qu’ils ont vécu est plus réel que l’opinion qu’on a d’eux.

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Le mot qui ne vient pas

Ce qui frappe quand on compile ces témoignages, c’est l’absence d’un mot : « preuve ». Aucun des anciens athées cités ici ne prétend avoir une preuve. Ils ont un vécu. Un vécu qu’ils n’arrivent pas à ranger dans les cases de leur ancien système de pensée, et qui les a forcés à en construire un autre.

Pour un rationaliste, c’est insuffisant. Pour un croyant, c’est superflu. Pour quelqu’un qui se pose la question, sans être ni l’un ni l’autre, ces récits ont au moins un mérite : ils montrent que la frontière entre croire et ne pas croire est moins étanche qu’on ne le pense. Et que le passage de l’un à l’autre ne se fait presque jamais par la raison seule, mais par une brèche que personne n’avait prévu d’ouvrir.

Sources : André Frossard, Dieu existe, je L’ai rencontré, 1969 ; Jana S. Harmon, Atheists Finding God: Unlikely Stories of Conversions to Christianity in the Contemporary West, 2023 ; Yves Lambert, « L’évolution religieuse de l’Europe », Revue française de sociologie, 2004 ; Témoignage de Sonia Drapeau, Zenit, mars 2024 ; Témoignage d’Olivia, evangeliser.net ; Témoignages recueillis sur slate.fr, topmessages.topchretien.com.

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À propos de l’auteur Chroniqueur spécialisé en histoire des croyances et symbolisme, explore les frontières du visible. Il décrypte aussi bien les traditions religieuses que les phénomènes ésotériques et les grands mystères, en cherchant toujours le sens caché sous le prisme de l’analyse historique.

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