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Dark Romance : quand la fiction sert d’alibi à l’insoutenable

Par Philippe Loneux |
Couverture du livre Corps à Cœur L'Intégrale écrit par Jessie Auryann montrant un cœur rouge brisé sur un fond noir texturé avec un effet de peinture urbaine.

Un livre, une déflagration

Jessie Auryann a publié Corps à Cœur en auto-édition sur Amazon. Deux tomes. Le second décrit des viols sur un nourrisson de quatre mois, du point de vue de l’agresseur, avec une précision anatomique. Le plaisir du criminel y est détaillé. La mère de l’enfant cautionne les actes. L’ensemble est vendu sous l’étiquette « Dark Romance ».

Des extraits circulent sur TikTok et Instagram via les hashtags #BookTok et #Booksta. La réaction est immédiate. Plus de 80 000 signatures sur Change.org exigent le retrait. Amazon finit par obtempérer. En France, Sarah El Haïry, Haute commissaire à l’Enfance, saisit la justice et la plateforme Pharos.

Le livre a disparu des rayons numériques. La question qu’il pose, elle, reste entière.

La Dark Romance n’a pas attendu TikTok

Le genre existe depuis des décennies sous d’autres noms. Roman noir sentimental. Thriller érotique. Le principe n’a pas changé : une histoire d’amour traversée par des thématiques volontairement sombres. Violence psychologique, relations toxiques, emprise, traumatismes. Le lecteur sait qu’il entre en terrain hostile.

Les codes sont balisés. Un antihéros brutal, souvent criminel. Une héroïne prise dans un rapport de domination. Une tension sexuelle construite sur le danger. Penelope Douglas (Bully, 2014), Ana Huang (Twisted, 2022) : des millions d’exemplaires vendus dans ce registre. Le lectorat est majoritairement féminin, adulte, et revendique un consentement de lecture éclairé.

Le marché a changé d’échelle avec #BookTok. En 2023, le hashtag cumulait plus de 200 milliards de vues sur TikTok. La Dark Romance y occupe une place disproportionnée par rapport à sa part réelle du marché éditorial. L’algorithme récompense le choc. Le choc fait vendre.

Le genre repose sur un contrat implicite : les scènes se déroulent entre adultes. La transgression porte sur la violence relationnelle, pas sur l’âge des protagonistes. Corps à Cœur rompt ce contrat. L’étiquette sert de paravent à des descriptions d’agressions sexuelles sur un nourrisson. Ce n’est plus de la transgression littéraire. C’est un détournement de genre.

Le style peut-il tout se permettre ?

La littérature a toujours fréquenté l’abject. Sade a décrit des tortures d’enfants au XVIIIe siècle. Pasolini les a filmées dans Salò en 1975. Nabokov a construit Lolita (1955) autour de la voix d’un pédocriminel. Virginie Despentes a ouvert Baise-moi (1994) sur un viol. Jonathan Littell a adopté le regard d’un officier SS dans Les Bienveillantes (2006).

Aucune de ces œuvres ne romantise ce qu’elle décrit.

La différence tient en trois mots : distance, intention, traitement. Nabokov utilise l’ironie pour que le lecteur ne soit jamais complice d’Humbert Humbert. Littell confronte sans rendre désirable. Despentes dénonce par la crudité même. Le malaise du lecteur est le propos. Pas le produit.

Corps à Cœur inverse cette mécanique. Le point de vue de l’agresseur y est un ressort romanesque. Son excitation, un élément narratif traité avec la même grammaire qu’une scène de séduction entre adultes. La forme épouse le fond. Et le fond est un crime.

Le style ne peut pas tout se permettre quand il met sa technique au service de la complaisance. Un chirurgien et un tortionnaire utilisent le même scalpel. La différence n’est pas dans l’outil. Elle est dans l’intention de la main qui le tient.

Ce que la loi interdit déjà

Le cadre juridique n’est pas vide. Trois pays, trois réponses.

En Belgique, l’article 383bis du Code pénal réprime toute représentation pornographique impliquant des enfants, quel que soit le support. En France, Bastien Vivès a été poursuivi pour des planches de bande dessinée jugées pédopornographiques. Au Royaume-Uni, le Serious Crime Act de 2015 va plus loin : un écrit dont la précision technique le rend assimilable à un manuel d’instruction tombe sous le coup de la loi pénale.

L’autrice invoque ses trigger warnings en début d’ouvrage comme bouclier juridique. Je considère cet argument comme inopérant. Un avertissement ne transforme pas un contenu illicite en contenu licite. Apposer « attention, contenu sensible » sur la description du viol d’un nourrisson revient à mettre un panneau « danger » devant un incendie volontaire. Le panneau n’éteint pas le feu.

L’auto-édition, machine sans garde-fou

Amazon Kindle Direct Publishing permet à n’importe qui de mettre un manuscrit en vente en moins de 72 heures. Aucun comité de lecture. Aucune validation éditoriale. Le système repose sur le signalement a posteriori par les lecteurs.

L’Association des éditeurs belges (ADEB) le rappelle : dans le circuit classique, un éditeur assume la responsabilité légale de ce qu’il publie. Il est le premier filtre. L’auto-édition supprime cet intermédiaire. L’auteur devient son propre éditeur, diffuseur et unique responsable.

Des milliers de titres échappent à tout regard chaque jour. Corps à Cœur a été repéré grâce à la viralité des réseaux sociaux. Sans cette exposition, le livre serait encore en vente entre deux romances de plage.

Le bouton « Signaler un problème » en bas de page Amazon ne constitue pas une politique éditoriale. C’est un transfert de responsabilité vers le consommateur.

Retirer ce livre n’est pas de la censure

La confusion entre deux situations radicalement différentes empoisonne le débat.

Première situation. Un État interdit un roman parce qu’il déplaît au pouvoir. L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, interdit en URSS en 1973. Les Versets sataniques de Salman Rushdie, frappés d’une fatwa en 1989. Des œuvres supprimées pour leur contenu critique, pas pour leur contenu criminel. C’est de la censure.

Seconde situation. Une plateforme retire un texte dont le contenu correspond à une infraction pénale dans plusieurs juridictions. C’est l’application du droit.

Mélanger les deux offre un bouclier rhétorique à des contenus qui n’en méritent aucun.

La pente glissante n’est pas un fantasme

Je refuse la naïveté inverse. L’histoire de la censure est une histoire de débordements. Chaque époque a eu ses scandales littéraires récupérés pour élargir le périmètre du contrôle.

Flaubert a été poursuivi pour « outrage à la morale publique » avec Madame Bovary en 1857. Baudelaire, la même année, pour Les Fleurs du Mal. Lolita de Nabokov n’a trouvé aucun éditeur américain en 1955. Trois œuvres majeures. Trois quasi-victimes d’une censure morale déguisée en protection du public.

La tentation de reproduire ce schéma est réelle. Amazon dispose déjà d’outils d’intelligence artificielle capables de scanner les manuscrits avant publication. Le filtre algorithmique est techniquement prêt. La question est ailleurs.

Qui décide du seuil ? Un algorithme entraîné sur quelles données, avec quels biais ? Un système qui bloque Corps à Cœur bloquera-t-il aussi un témoignage de victime d’inceste ? Un roman sur la guerre décrivant des atrocités sur des enfants ? Un essai criminologique citant des extraits d’interrogatoires ? Une enquête journalistique sur les réseaux pédocriminels ?

Le risque de sur-filtrage n’est pas théorique. Il est la conséquence logique d’un système qui remplace le jugement humain par le tri automatisé.

Trois critères pour ne pas se tromper de combat

Le Serious Crime Act britannique propose une grille que je trouve opérationnelle pour distinguer l’œuvre littéraire du contenu délictueux.

La précision technique

Le texte fournit-il des informations exploitables pour reproduire l’acte décrit ? Un roman de guerre qui évoque un massacre ne donne pas de mode opératoire. Un texte qui détaille les gestes d’un agresseur sur un nourrisson, si.

La complaisance narrative

Le texte adopte-t-il le point de vue de l’agresseur avec empathie ? Décrit-il son plaisir comme un ressort romanesque ? Corps à Cœur coche cette case. Les Bienveillantes adopte aussi le regard d’un bourreau. Littell ne romantise jamais. Il confronte le lecteur à l’horreur sans la rendre désirable. Le malaise est le propos.

La fonction dans le récit

La scène sert-elle l’œuvre, ou constitue-t-elle l’œuvre ? Quand la description de l’horreur est le produit vendu, la fiction devient prétexte. Le genre littéraire devient couverture.

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Ce qui se joue dans les mois à venir

L’indignation numérique a fonctionné cette fois. 80 000 signatures, un retrait en quelques jours. Ce mécanisme est aléatoire. Il dépend de la viralité, pas de la justice.

La procédure lancée par Sarah El Haïry pourrait faire jurisprudence. Si la justice française qualifie Corps à Cœur d’apologie de crime ou de contenu pédopornographique au sens légal, les plateformes d’auto-édition seront contraintes d’installer des filtres en amont de la publication. Le risque de sur-filtrage algorithmique deviendra alors tangible.

Le curseur est étroit. Protéger les enfants d’un côté. Préserver la création de l’autre. Le style a le droit de choquer, de déranger, de mettre le lecteur face à ce qu’il préférerait ignorer. Il n’a pas le droit de servir de technique narrative à la complaisance envers le crime.

Prétendre que ces deux impératifs ne sont jamais en tension est un mensonge confortable. Ils le sont. La maturité d’une société se mesure à sa capacité de tenir les deux sans sacrifier l’un à l’autre.

Sources

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À propos de l’auteur Chroniqueur spécialisé en histoire des croyances et symbolisme, explore les frontières du visible. Il décrypte aussi bien les traditions religieuses que les phénomènes ésotériques et les grands mystères, en cherchant toujours le sens caché sous le prisme de l’analyse historique.
  • RTL Info, Guide du parfait pédocriminel : des milliers de lecteurs choqués, 2025
  • Code pénal belge, article 383bis
  • Serious Crime Act, Royaume-Uni, 2015
  • Flaubert (Gustave), procès de Madame Bovary, Tribunal correctionnel de Paris, 1857
  • Littell (Jonathan), Les Bienveillantes, Gallimard, 2006
  • Nabokov (Vladimir), Lolita, Olympia Press, Paris, 1955
  • Despentes (Virginie), Baise-moi, Florent Massot, 1994

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