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L’effet Lincoln : La thèse de Richard Carrier sur Jésus s’effondre

Par Philippe Loneux |
Photographie d'un bureau d'étude ancien sur lequel sont empilés de vieux livres reliés en cuir et des rouleaux de parchemins, certains portant des inscriptions latines comme "HISTORIA IESU". Un grand tampon encreur rouge vif avec le mot "FAUX" en majuscules est frappé en travers des pages ouvertes d'un livre au centre. Un tampon manuel en bois et son boîtier encreur sont posés à côté sur la surface en bois patiné, avec une bibliothèque remplie d'ouvrages en arrière-plan sombre.

Richard Carrier a publié en novembre 2025 The Obsolete Paradigm of a Historical Jesus chez Pitchstone Publishing. 587 pages. Le sous-titre est un programme : le paradigme d’un Jésus ayant existé serait périmé. Nous serions tous, historiens, exégètes, agnostiques, en train de travailler sur un fantôme.

La thèse tient en trois phrases. Le Jésus des premières communautés chrétiennes était une entité céleste, une sorte d’archange sacrifié dans l’espace cosmique. Les Évangiles ont « historisé » ce mythe une génération plus tard, à partir de Marc, probablement après la destruction du Temple en 70. L’application du théorème de Bayes aux sources disponibles donnerait environ 1 chance sur 4 que Jésus ait existé.

Carrier détient un doctorat en histoire ancienne de Columbia University. Ses diplômes sont réels. Son isolement académique aussi.

Le théorème de Bayes : un outil détourné

Le problème des probabilités subjectives

Le théorème de Bayes fonctionne. Personne ne conteste sa validité mathématique. Le problème est ce qu’on y injecte.

Bayes exige des probabilités a priori (les « priors »). Quelle est la probabilité qu’un prédicateur juif du Ier siècle ait existé, avant même d’examiner les sources ? Carrier fixe cette probabilité en s’appuyant sur le Rank-Raglan hero type – un modèle folklorique de 1936 où les héros mythiques partagent certains traits narratifs. Jésus coche suffisamment de cases pour être classé parmi les figures mythiques. La probabilité d’historicité d’un héros Rank-Raglan serait d’environ 1 sur 3.

L’astuce est là. Le choix de cette grille de départ conditionne l’ensemble du calcul. Un prior différent produit un résultat différent. Aviezer Tucker, philosophe de l’histoire dont Carrier revendique l’héritage méthodologique, n’a jamais appliqué Bayes de cette manière à une question d’historicité individuelle.

Le test Rank-Raglan appliqué à des figures historiquement établies

Nous touchons ici le flanc le plus vulnérable de l’argumentaire. Si la grille Rank-Raglan mesure réellement l’historicité, elle doit produire des résultats cohérents sur des personnages dont l’existence est documentée par des sources indépendantes et massives. Elle échoue.

Le folkloriste Francis Utley a appliqué la grille à Abraham Lincoln dans une étude de 1965 (Lincoln Wasn’t There, or Lord Raglan’s Hero). Résultat : Lincoln coche les 22 critères sur 22. Naissance modeste dans un environnement hostile, ascension vers le pouvoir suprême, promulgation de lois transformatrices, perte de faveur, mort violente au sommet de sa gloire, corps disputé, absence de successeur dynastique. En suivant la logique de Carrier, Lincoln aurait une probabilité d’existence inférieure à celle de Jésus.

Le classiciste Thomas J. Sienkewicz de Monmouth College a élargi le test. Mithridate VI du Pont – roi historique dont l’existence est attestée par des inscriptions, des monnaies et des dizaines de sources romaines – obtient un score de 22 points. Score parfait. Le tsar Nicolas II, assassiné en 1918 avec sa famille dans des circonstances documentées par des photographies, des témoignages et des analyses ADN réalisées dans les années 1990, obtient 14 points.

Harry Potter, personnage de fiction assumée, ne récolte que 8 points.

Le constat est dévastateur pour la méthode. La grille attribue automatiquement des points aux figures royales ou quasi-royales – naissance dans une lignée de pouvoir, promulgation de lois, accession au trône – ce qui biaise le résultat en faveur du « mythique » pour tout personnage historique ayant exercé une autorité politique. James McGrath, chercheur en Nouveau Testament à Butler University, résume le paradoxe : les figures fictionnelles non-royales scorent bas et seraient classées « historiques », tandis que les souverains réels scorent haut et seraient classés « mythiques ».

La grille ne mesure pas l’historicité. Elle mesure la conformité d’un récit biographique à un archétype narratif. Ces deux choses n’ont aucun rapport logique entre elles. Carrier le sait – il conteste les scores attribués à Alexandre et Mithridate en arguant que les critères ont été « mal appliqués ». Mais cette défense revient à dire que la grille ne fonctionne que lorsqu’elle produit le résultat souhaité.

La fausse précision

Dire « 33% de chances que Jésus ait existé » donne une apparence de rigueur scientifique. C’est cette apparence qui pose problème. Les données du Ier siècle sont fragmentaires, contradictoires, transmises par des copistes ayant leurs propres agendas. Les transformer en inputs numériques suppose des dizaines de micro-décisions subjectives à chaque étape du calcul.

Tucker lui-même souligne que le théorème de Bayes, appliqué à l’historiographie, fonctionne mieux comme cadre de raisonnement que comme machine à produire des certitudes chiffrées. Carrier fait l’inverse : il produit des chiffres, les défend avec acharnement, et accuse quiconque les conteste de ne pas « faire le calcul ». La charge de la preuve se retourne.

Ce que Carrier doit écarter pour que sa thèse tienne

Paul et « le frère du Seigneur »

Le nœud du problème se trouve dans Galates 1:19. Paul écrit avoir rencontré à Jérusalem « Jacques, le frère du Seigneur ». La phrase est courte. Son poids est considérable.

Carrier propose que « frère du Seigneur » soit un titre cultuel désignant un membre de la communauté chrétienne, pas un lien biologique. L’argument a une logique interne. Il se heurte à un fait simple : Paul, dans la même épître, distingue Jacques des autres apôtres. S’il s’agissait d’un titre générique porté par tous les chrétiens, pourquoi le préciser spécifiquement pour Jacques en présence de Pierre ?

Bart Ehrman a raison sur ce point, malgré la qualité souvent médiocre de ses réponses à Carrier : cette lecture de Galates demande plus de contorsions que l’explication directe. Jacques est présenté comme un parent de Jésus parce qu’il l’est.

Josèphe et les deux mentions

Les Antiquités juives de Flavius Josèphe (93-94 de notre ère) contiennent deux passages mentionnant Jésus. Le premier, le Testimonium Flavianum (Livre 18), est partiellement interpolé – le consensus académique s’accorde là-dessus depuis les travaux de John P. Meier en 1991. En 2025, T. C. Schmidt a publié chez Oxford University Press une analyse stylométrique qui renforce l’authenticité substantielle du passage, en montrant que le vocabulaire et la syntaxe correspondent au style de Josèphe jusque dans le choix des prépositions grecques.

Le second passage (Livre 20, chapitre 9) mentionne « le frère de Jésus, celui qu’on appelle Christ, dont le nom était Jacques ». Cette mention est considérée comme authentique par la quasi-totalité des spécialistes. Carrier la conteste. Sa position est marginale.

Nous avons deux sources indépendantes – Paul et Josèphe – qui mentionnent le même Jacques en lien avec le même Jésus. Écarter les deux comme des coïncidences cultuelles exige un niveau de scepticisme qui, appliqué à n’importe quel autre personnage antique, rendrait l’histoire ancienne impraticable. Pour ceux qui le désirent, il est possible d’approfondir les raisons qui poussent à croire en l’existence d’un Jésus historique en lisant notre article sur le sujet.

L’argument du silence qui parle trop fort

Ce que les Évangiles ne prouvent pas

Carrier a raison sur un point que ses adversaires concèdent rarement. Les Évangiles ne sont pas des biographies fiables. Marc est une construction théologique. Matthieu et Luc réécrivent Marc. Jean suit sa propre trajectoire. Les récits de la naissance, les miracles, la résurrection – tout cela relève du discours théologique, pas du reportage.

Cette observation est juste. Elle est aussi banale. Rudolf Bultmann l’avait formulée dès les années 1920. La mythologisation d’un personnage réel est un phénomène documenté dans toute l’Antiquité. Alexandre le Grand a été divinisé de son vivant. Les récits sur Apollonios de Tyane mêlent biographie et hagiographie. La présence de matériau mythique dans un récit biographique ne dit rien sur l’existence de la personne.

Ce que Paul dit et ne dit pas

Paul ne décrit pas les enseignements de Jésus en détail. Il ne raconte pas sa vie terrestre. Carrier y voit la preuve que Paul ne connaissait aucun Jésus terrestre.

L’argument ignore le genre littéraire des épîtres. Paul écrit à des communautés qui connaissent déjà les traditions sur Jésus. Ses lettres sont des interventions pastorales. Il mentionne la Cène (1 Corinthiens 11:23-26), la crucifixion sous des « archontes » (1 Corinthiens 2:8), la lignée davidique (Romains 1:3), la naissance d’une femme (Galates 4:4). Carrier réinterprète chacune de ces mentions comme se déroulant dans un espace céleste. La lecture est possible à chaque occurrence. Elle devient intenable quand on doit l’appliquer systématiquement à toutes.

Le vrai problème de Carrier : l’isolement institutionnel

Un auteur sans département

Carrier n’enseigne dans aucune université. Il publie chez Pitchstone et chez Sheffield Phoenix Press, pas chez Oxford, Cambridge ou Brill (à l’exception de quelques contributions). Son premier ouvrage sur le sujet, On the Historicity of Jesus (2014), a été publié chez Sheffield Phoenix sous peer review. C’est un fait notable. La suite de sa production relève de l’édition militante.

Cela ne disqualifie pas ses arguments. Mais cela explique pourquoi le débat tourne en boucle. Ehrman refuse de lire ses livres en détail. Carrier accuse Ehrman d’incompétence. Le public athée applaudit Carrier. Le monde académique l’ignore. Personne ne progresse.

Un débat de tranchées en 2026

La situation en février 2026 n’a pas bougé depuis dix ans. Le consensus académique reste massivement en faveur de l’historicité. Pas par paresse. Pas par foi. Parce que l’explication la plus économique de l’ensemble des sources – Paul, Josèphe, la tradition synoptique – reste l’existence d’un prédicateur juif galiléen autour duquel s’est cristallisé un mouvement messianique.

Carrier propose une alternative intellectuellement stimulante. Elle oblige les historicistes à affûter leurs arguments. C’est sa contribution réelle. Mais The Obsolete Paradigm ne change pas l’équation. Le paradigme est incomplet. Il n’est pas périmé.

Ce qu’il faut retenir de ce livre malgré tout

La critique que Carrier adresse aux méthodes traditionnelles de l’exégèse néotestamentaire – les critères d’authenticité, l’embarrassment, la dissimilarité – est souvent pertinente. Ces outils ont été remis en question par les historicistes eux-mêmes, notamment par Chris Keith et Anthony Le Donne dans Jesus, Criteria, and the Demise of Authenticity (2012). Le champ des études sur le Jésus historique est en crise méthodologique. Carrier le diagnostique correctement.

Son erreur est de conclure que l’effondrement des outils signifie l’effondrement du sujet. On peut admettre que nos méthodes pour reconstruire le Jésus historique sont défaillantes sans en déduire qu’il n’y a rien à reconstruire. L’absence de jumelles ne prouve pas l’absence d’oiseaux.

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À propos de l’auteur Chroniqueur spécialisé en histoire des croyances et symbolisme, explore les frontières du visible. Il décrypte aussi bien les traditions religieuses que les phénomènes ésotériques et les grands mystères, en cherchant toujours le sens caché sous le prisme de l’analyse historique.
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Sources

  • Richard Carrier, The Obsolete Paradigm of a Historical Jesus, Pitchstone Publishing, 2025
  • Richard Carrier, On the Historicity of Jesus, Sheffield Phoenix Press, 2014
  • Richard Carrier, Proving History: Bayes’s Theorem and the Quest for the Historical Jesus, Prometheus Books, 2012
  • Bart Ehrman, Did Jesus Exist? The Historical Argument for Jesus of Nazareth, HarperOne, 2012
  • T. C. Schmidt, Josephus and Jesus: New Evidence for the One Called Christ, Oxford University Press, 2025
  • John P. Meier, A Marginal Jew: Rethinking the Historical Jesus, Vol. 1, Doubleday, 1991
  • Chris Keith et Anthony Le Donne (dir.), Jesus, Criteria, and the Demise of Authenticity, T&T Clark, 2012
  • Aviezer Tucker, Our Knowledge of the Past: A Philosophy of Historiography, Cambridge University Press, 2004
  • Francis Utley, Lincoln Wasn’t There, or Lord Raglan’s Hero, CEA Chap Book, 1965
  • Thomas J. Sienkewicz, The Hero Pattern, Monmouth College, 2009
  • James McGrath, « Rankled by Wrangling over Rank-Raglan Rankings », Bible Interp, 2014
  • Chrissy M.E. Hansen, « Reception of the Testimonium Flavianum », New England Classical Journal, Vol. 51, 2024
  • Lord Raglan, The Hero: A Study in Tradition, Myth and Drama, 1936

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