La Palestine du Ier siècle vit sous occupation romaine. Deux systèmes moraux cohabitent sur le même territoire, et leurs rapports au corps sont radicalement incompatibles. L’un sacralise la semence. L’autre sacralise le plaisir. Comprendre cette collision éclaire des débats qui, en 2026, continuent de structurer nos législations sur le mariage, l’homosexualité et le consentement.
Le cadre juif : la sexualité comme obligation légale
Le devoir conjugal codifié
Le judaïsme du Second Temple ne considère pas le sexe comme un péché. C’est l’inverse. Le Talmud (traité Ketubot 61b-62b) fixe une fréquence minimale de rapports sexuels que le mari doit à sa femme – pas l’inverse. Un homme oisif : chaque jour. Un ânier : une fois par semaine. Un marin : une fois tous les six mois.
Ce n’est pas une suggestion. C’est une clause contractuelle du ketubah, le contrat de mariage. Une femme sexuellement négligée dispose d’un motif légal de divorce. Le rabbin Eliezer ben Hyrcanos, actif vers 90-130 de notre ère, enseigne que refuser le devoir conjugal constitue une faute grave.
La pureté rituelle comme architecture du désir
La Niddah – les lois de pureté menstruelle – interdit tout contact physique entre époux pendant les règles et sept jours après leur fin. Le couple vit dans une abstinence totale pendant environ douze jours par cycle.
L’interprétation qui réduit la Niddah à de la misogynie rate sa cible. Le rabbin Meir (IIe siècle) donne une autre lecture : l’abstinence forcée ravive le désir. Le système crée un cycle artificiel de manque et de retrouvailles. Nous sommes face à de l’ingénierie conjugale, pas à du puritanisme.
Les interdits durs
La liste est nette :
- Adultère : passible de mort par lapidation pour la femme et son amant (Lévitique 20:10)
- Relations homosexuelles masculines : condamnées comme toevah (abomination) dans le Lévitique 18:22
- Onanisme : le récit d’Onan (Genèse 38:9-10) fonde une interdiction du coitus interruptus, pas de la masturbation – la confusion entre les deux est une construction médiévale tardive
- Bestialité : peine capitale pour les deux parties (Lévitique 20:15-16)
Le lesbianisme, fait notable, n’apparaît nulle part dans la Torah. Le Sifra le mentionne brièvement comme pratique égyptienne à éviter, sans lui accorder de sanction pénale. L’absence de pénétration phallique rendait l’acte inclassifiable dans le cadre légal.
La polygamie : légale mais en déclin
La Torah autorise la polygamie. Le roi Salomon et ses 700 épouses restent le cas extrême. Au Ier siècle, la pratique existe encore mais recule sous la pression économique. La monogamie domine chez les classes populaires de Galilée. Le Document de Damas, retrouvé parmi les manuscrits de Qumrân, montre que certaines sectes juives l’interdisent déjà formellement.
Le cadre romain : le plaisir comme système de pouvoir
Le sexe comme hiérarchie politique
Rome ne pense pas le sexe en termes de péché. Rome pense le sexe en termes de dominance. La question n’est jamais « avec qui couches-tu ? » mais « quel rôle tiens-tu ? ».
Un citoyen romain libre pénètre. Il ne se fait pas pénétrer. Cette règle structure tout. Kyle Harper dans From Shame to Sin (2013) le démontre : la morale sexuelle romaine repose entièrement sur le statut social, pas sur le genre du partenaire.
Un homme qui pénètre un esclave mâle : acceptable. Ce même homme qui se fait pénétrer par quiconque : déshonneur définitif. Le mot cinaedus – homme pénétré volontaire – est l’une des pires insultes latines.
L’esclavage sexuel comme norme
Disons ce que les manuels scolaires omettent encore. Le système sexuel romain repose sur l’esclavage. Un propriétaire dispose du corps de ses esclaves sans restriction légale, homme, femme, enfant. Le concept de consentement n’existe pas pour un esclave. Point.
Les lupanars de Pompéi, ensevelis en 79 de notre ère et fouillés depuis le XVIIIe siècle, montrent des cellules de quelques mètres carrés avec des lits en pierre. Les fresques érotiques servaient de menu visuel. Les prix, gravés sur les murs, démarrent à 2 as – le prix d’un litre de vin ordinaire. Les prostituées sont majoritairement des esclaves ou des affranchies.
Le mariage romain : un contrat patrimonial
L’amour n’entre pas dans l’équation. Le paterfamilias arrange les unions pour consolider des alliances. Une fille peut être mariée dès 12 ans (âge légal fixé par la Lex Iulia d’Auguste, 18 avant notre ère). Les garçons à 14 ans.
Auguste légifère massivement sur le sexe entre 18 av. J.-C. et 9 de notre ère. La Lex Iulia de adulteriis criminalise l’adultère féminin. Le mari trompé qui ne divorce pas s’expose lui-même à des poursuites pour proxénétisme. L’adultère masculin avec une femme mariée est puni. Ses rapports avec des prostituées ou des esclaves ne regardent personne.
L’homosexualité romaine : le malentendu moderne
Parler d’homosexualité romaine est un anachronisme. Le mot n’existe pas. Le concept non plus. Catulle (84-54 av. J.-C.) écrit des poèmes d’amour à un garçon nommé Juventius et des poèmes obscènes à des femmes sans que personne n’y voie de contradiction.
L’empereur Hadrien fait diviniser son amant Antinoüs après sa noyade dans le Nil en 130. Des temples sont érigés. Des villes fondées en son nom. La relation choque certains sénateurs – non pas parce qu’Antinoüs est un homme, mais parce que le deuil d’Hadrien est jugé excessif et indigne.
Ce qui est condamné : la passivité d’un citoyen libre. Ce qui est toléré : à peu près tout le reste.
La collision : ce qui se passe en Palestine occupée
Deux mondes dans la même rue
Un juif pieux de Jérusalem vit à proximité d’un gymnase grec où des hommes s’exercent nus. Pour un Romain, la nudité athlétique célèbre le corps. Pour un juif observant, c’est une abomination directe.
Les Maccabées s’étaient révoltés en 167 av. J.-C. en partie contre l’hellénisation forcée qui incluait ces gymnases. Un siècle et demi plus tard, sous Hérode le Grand, la tension persiste. Hérode construit des théâtres et des hippodromes romains. Les pharisiens enragent.
Jésus dans ce contexte
Jésus de Nazareth ne parle presque jamais de sexualité de manière directe. Ce silence est en soi une donnée. Il condamne l’adultère mais protège la femme adultère de la lapidation (Jean 8:1-11). Il mentionne les eunuques qui se sont rendus tels pour le Royaume des cieux (Matthieu 19:12) – un verset que Peter Brown dans The Body and Society (1988) identifie comme le point de départ de l’ascétisme chrétien.
Sa position sur le divorce (Marc 10:2-12) est radicale pour son époque. Il interdit au mari de répudier sa femme. Dans le droit juif du Ier siècle, seul l’homme peut initier le divorce – sauf dans les cas de privation sexuelle mentionnés plus haut. Jésus supprime ce privilège masculin. Aucun rabbin de sa génération ne va aussi loin.
Paul de Tarse : le vrai architecte
C’est Paul, citoyen romain et juif pharisien, qui forge la synthèse. Sa Première Épître aux Corinthiens (vers 53-54) impose un cadre nouveau : le corps est un temple. La fornication le souille. Le mariage est un remède à la concupiscence, pas un idéal.
1 Corinthiens 7:9 : « Mieux vaut se marier que brûler. » La phrase est brutale. Le mariage devient un pis-aller. Ni la joie conjugale juive, ni la licence aristocratique romaine. Un troisième chemin, ascétique, qui va remodeler deux millénaires de rapport occidental au corps.
Ce qui résonne en 2026
Les débats actuels sur le consentement reproduisent inconsciemment cette fracture antique. Le modèle romain – le sexe comme rapport de pouvoir – a dominé l’Occident jusqu’à #MeToo. Le modèle juif – le sexe comme obligation mutuelle codifiée – préfigure étrangement les discussions sur le consentement affirmatif.
La condamnation paulinienne du corps irrigue encore les législations restrictives sur l’avortement et les droits LGBTQ+ dans les États à majorité évangélique. Quand un législateur du Texas ou de Floride invoque des « valeurs bibliques », il cite Paul. Pas Jésus. Cette confusion arrange beaucoup de monde. Mais qui a raison ? Ce sont nos valeurs qui mènent la danse.

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Sources
- Kyle Harper, From Shame to Sin: The Christian Transformation of Sexual Morality in Late Antiquity, 2013
- Peter Brown, The Body and Society: Men, Women, and Sexual Renunciation in Early Christianity, 1988
- William Loader, The New Testament on Sexuality, 2012
- Thomas McGinn, Prostitution, Sexuality, and the Law in Ancient Rome, 1998
- Daniel Boyarin, Carnal Israel: Reading Sex in Talmudic Culture, 1993
- Bernadette Brooten, Love Between Women: Early Christian Responses to Female Homoeroticism, 1996
- Tal Ilan, Jewish Women in Greco-Roman Palestine, 1995



