L’iconographie chrétienne classique nous a habitués à des visages diaphanes, des regards levés vers le ciel et des mains jointes dans une piété immaculée. Cette imagerie d’Épinal ment. L’histoire de l’Église, loin d’être un long fleuve tranquille de vertu innée, regorge de bandits de grand chemin, de meurtriers et de voyous notoires. La grâce ne s’embarrasse pas de casiers judiciaires vierges. Elle frappe avec une violence inouïe là où la misère morale est la plus profonde.
La théologie nomme ce retournement la Metanoia. Ce n’est pas une simple amélioration du comportement, mais une refonte complète de l’être. Pour ces hommes, la sainteté passe par un arrachement brutal aux ténèbres. Voici les dossiers de ceux qui sont passés du crime à la gloire des autels.
Saint Moïse le Noir : Le parrain du Nil
Avant de devenir l’un des Pères du Désert les plus respectés du IVe siècle, Moïse était une terreur. Esclave éthiopien chassé par son maître pour vol et violence, il devint le chef d’une bande de brigands dans la vallée du Nil (Égypte). Son CV est lourd : meurtres, extorsions, pillages.
La légende rapporte qu’il cherchait à se venger d’un berger qui l’avait empêché de commettre un vol. Traversant le Nil à la nage avec un couteau entre les dents, il ne trouva pas sa victime mais tua quatre béliers par rage. Poursuivi par les autorités, il se réfugia dans un monastère de Scété pour échapper à la justice impériale.
Ce qui ne devait être qu’une planque devint son tombeau et sa résurrection. Touché par l’accueil inconditionnel des moines, Moïse brisa ses armes. La violence qui l’habitait ne disparut pas ; il la retourna contre ses propres démons. Il devint un modèle d’ascèse et de pacifisme radical. Lors d’une attaque de son monastère par des barbares en 405, il refusa de se défendre, citant l’Évangile : « Tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée ». Il mourut assassiné, passant du statut de tueur à celui de martyr.
Saint Vladimir le Grand : Le fratricide lubrique
Si l’on devait juger Vladimir Ier (958-1015) sur la première partie de sa vie, il finirait au plus profond des cercles de l’Enfer de Dante. Grand-Prince de Kiev, païen fervent, il bâtit son pouvoir sur le sang et la luxure.
Son dossier criminel est accablant :
Fratricide : Il élimine son frère Iaropolk pour s’emparer du trône.
Viol et Guerre : Il force Rogneda de Polotsk à l’épouser après avoir tué son père et ses frères sous ses yeux.
Sacrifices humains : Pour célébrer ses victoires, il ordonne le sacrifice de chrétiens (dont Théodore et Jean, les premiers martyrs russes) à l’idole païenne Peroun.
Polygamie : Les chroniques lui attribuent 800 concubines réparties dans trois palais.
La conversion de Vladimir en 988 est un séisme géopolitique et spirituel. Après son baptême en Crimée, l’homme change du tout au tout. Il renvoie ses concubines, détruit les idoles qu’il avait érigées et abolit la peine de mort (que les évêques l’obligeront à rétablir par pragmatisme politique). Il distribue ses richesses aux pauvres avec une largesse qui ruine presque le trésor princier. L’Église orthodoxe ne vénère pas le chef de guerre, mais l’homme qui a su opérer une kénose (encourage un abandon de soi pour l’amour du prochain et la recherche de l’union avec Dieu) totale de sa puissance.
Saint Callixte Ier : L’escroc devenu Pape
L’histoire de la papauté contient des figures complexes, mais Callixte Ier (pape de 217 à 222) détient un parcours unique. Avant de s’asseoir sur le trône de Pierre, il était esclave et banquier pour le compte de son maître, Carpophorus.
Chargé de gérer les économies des chrétiens de Rome, Callixte détourna les fonds ou fit de mauvais placements. La banque fit faillite. Pour fuir la colère de son maître et de ses créanciers, il tenta de s’échapper par la mer mais fut rattrapé. Condamné aux travaux forcés, il fut ensuite déporté dans les mines de Sardaigne (la mort lente de l’époque) après avoir provoqué une émeute dans une synagogue romaine où il tentait de récupérer de l’argent.
Gracié grâce à l’intervention de Marcia, la concubine chrétienne de l’empereur Commode, il revint à Rome. Le pape Zéphyrin, repérant son intelligence pragmatique et sa connaissance de la nature humaine, le prit sous son aile. Callixte devint pape et marqua l’histoire par sa clémence envers les pécheurs repentis, s’attirant les foudres du rigoriste Hippolyte de Rome. Qui mieux qu’un ancien repris de justice pouvait comprendre la nécessité du pardon divin ?
Saint Dismas : Le patron des condamnés
Il n’a pas laissé d’écrits, n’a fondé aucun ordre et n’a accompli aucun miracle de son vivant. Pourtant, Dismas, le « Bon Larron », est le seul saint canonisé directement par le Christ.
Crucifié à la droite de Jésus, c’était un brigand (leistés en grec, terme désignant un bandit violent ou un insurrectionnel). Contrairement à son compagnon d’infortune qui insultait le Messie, Dismas reconnut la justice de sa propre condamnation et l’innocence de Jésus.
Sa phrase « Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne » (Luc 23:42) suffit à lui ouvrir le Paradis le jour même. Dismas incarne la puissance de l’instant final. Il prouve que le passif criminel, aussi lourd soit-il, pèse moins lourd qu’un acte de foi pur dans la balance divine. Il est aujourd’hui le saint patron des prisonniers et des condamnés à mort.
Géographie du Salut : Où trouver leurs traces ?
La sainteté n’est pas une idée abstraite, elle laisse des cicatrices dans le paysage. Pour ceux qui doutent de l’existence de ces « voyous de Dieu », leurs tombeaux et reliques offrent une matérialité indéniable.
Pour Saint Moïse le Noir (Égypte) : Son corps repose au Monastère des Paroméos (Baramous) dans le désert de Scété. C’est le lieu même où il a troqué son couteau contre le chapelet. Les moines y conservent ses reliques, vénérées tant par les Coptes que par les visiteurs occidentaux cherchant la force de rompre avec leurs addictions.
Pour Saint Callixte (Rome) : Si vous descendez dans les catacombes de la Via Appia, vous marchez sur son œuvre. Les Catacombes de Saint-Calixte sont le premier cimetière officiel de l’Église de Rome, qu’il a administré alors qu’il n’était encore que diacre et ex-bagnard. Sa tombe se trouve cependant dans la basilique Sainte-Marie-du-Trastevere, bâtie sur le lieu d’une source d’huile (Fons Olei) qu’il interprétait comme un signe de grâce.
Pour Saint Vladimir (Kiev/Moscou) : Sa mémoire est omniprésente dans l’Est européen, mais le monument le plus saisissant reste l’immense statue qui surplombe le Dniepr à Kiev, rappelant le baptême de la Russie.

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FAQ : La Sainteté et le Crime
L’Église efface-t-elle le passé criminel des saints ?
Absolument pas. L’hagiographie (l’écriture de la vie des saints) insiste au contraire sur la gravité des fautes passées. Plus le péché abonde, plus la grâce surabonde. Cacher les crimes de Saint Vladimir ou de Moïse le Noir reviendrait à nier la puissance de leur conversion. Leurs forfaits servent de contraste nécessaire à leur sainteté future.
Un meurtrier peut-il vraiment devenir saint ?
Oui. Le catholicisme et l’orthodoxie distinguent l’acte de l’homme. Si le repentir est sincère et la réparation (pénitence) est proportionnée, aucun péché n’est impardonnable, sauf le refus du pardon lui-même. Cependant, la canonisation exige la preuve d’une vie vertueuse héroïque après la conversion.
Pourquoi tant de « violents » se tournent-ils vers la mystique ?
La tiédeur est le pire ennemi de la vie spirituelle. Un grand criminel possède souvent une volonté de puissance et une énergie vitale (Thymos) dévorantes. Lorsqu’elle est mal orientée, cette énergie détruit. Lorsqu’elle est redirigée vers Dieu, elle produit des saints d’une envergure colossale. Il est plus facile de rediriger un fleuve impétueux que de faire avancer une eau stagnante.




