L’odeur de la graisse froide se mélange aux vapeurs d’encens bon marché. Nous sommes au début du printemps, en l’an 30, dans une Jérusalem électrique. Sur les collines de Judée, le vert tendre de l’orge commence à peine à percer la terre rocailleuse. Pour un habitant de la ville sainte, l’idée même de célébrer le passage à une nouvelle année un 1er janvier relève de la provocation païenne la plus totale.
Le temps ne se compte pas. Il se respire.
Les guetteurs de l’ombre
Chaque mois, une scène vitale se joue sur les hauteurs de la ville. Sur les terrasses du Temple, les prêtres scrutent l’horizon ouest avec une intensité presque fébrile. Ils attendent l’argent du ciel : le premier croissant de lune. Dès que l’astre déchire l’obscurité, des feux s’allument sur les crêtes des montagnes. Le message vole de colline en colline, jusqu’aux confins de la Babylonie.
Le mois de Nissân commence. C’est le premier mois. L’année démarre ici, dans ce souffle printanier qui réveille les morts.
Cette gestion du temps incarne un enjeu de pouvoir absolu. Jésus et ses disciples vivent dans un monde où le calendrier est une zone de guerre. Deux civilisations s’y affrontent sans merci : le fer de Rome contre la lune de la Judée.
Le grand désordre des quatre Nouvel An
Oubliez la linéarité de nos agendas numériques. Dans la Judée du Ier siècle, on ne fête pas le Nouvel An. On en subit quatre.
Les rabbins de l’époque imposent quatre échéances fondamentales qui rythment la survie du peuple :
Le 1er Nissân : Il définit le « Nouvel An des rois ». Cette date sert à calculer les années de règne et fixe l’ordre des fêtes religieuses. C’est le réveil de la nature.
Le 1er Eloul : Une échéance fiscale redoutable. Elle marque le nouvel an pour la dîme du bétail. On compte les bêtes nées dans l’année pour savoir ce que l’on doit au Temple.
Le 1er Tishri : Ce que nous appelons aujourd’hui Rosh Hashanah. Au temps du Christ, c’est le nouvel an civil. On l’utilise pour le calcul des années sabbatiques. C’est le moment où le cri rauque du Shofar déchire l’air pour annoncer le jugement de Dieu.
Le 15 Shevat : Le nouvel an des arbres. Crucial pour savoir quand prélever les fruits sans violer la Loi.
Jésus navigue dans ce labyrinthe temporel. Quand il monte à Jérusalem, il suit le rythme de Nissân. Quand il parle des récoltes ou du jugement, il s’inscrit dans la symbolique de Tishri. Le temps est un cycle organique.
L’ombre de Janus sur la forteresse Antonia
Pendant que les Juifs scrutent la lune, les soldats romains de la forteresse Antonia voient les choses autrement. Pour eux, l’année a commencé depuis longtemps. Depuis la réforme de Jules César en 46 av. J.-C., le monde romain impose le 1er janvier.
C’est le mois de Janus, le dieu à deux visages. L’un regarde l’avenir, l’autre le passé. Les légionnaires sacrifient des taureaux, s’enivrent d’un vin de Campanie épais et s’échangent des dattes pour se souhaiter la fortune.
Pour un juif pieux de Galilée, cette fête incarne l’abomination. Elle célèbre un dieu de pierre alors que le Dieu d’Israël est vivant. Le 1er janvier est le visage de l’occupant. C’est la date des taxes romaines, du recensement, du fer et du sang.
Le Christ évolue dans ce divorce temporel permanent. D’un côté, le temps de la foi, calé sur les astres. De l’autre, le temps de l’Empire, imposé par le glaive. Cette tension est viscérale. Elle définit chaque geste du quotidien.
La vérité brutale des champs
À quoi ressemble un Nouvel An sous Ponce Pilate ? Imaginez les routes de Galilée encombrées de paysans. La pluie de printemps vient de cesser. L’humidité colle aux vêtements de laine brute.
Personne n’utilise de compte à rebours. On observe l’orge. Si elle n’est pas assez mûre, le Sanhedrin décide d’ajouter un treizième mois à l’année. On appelle cela une année « embolismique ». Le temps est flexible. Il attend la terre.
Jésus utilise ces images avec force. Il parle du semeur, du figuier qui bourgeonne, de la moisson. Pour ses auditeurs, ce sont des marqueurs temporels bien plus puissants que les mois latins. Le « Nouvel An » arrive quand la création donne son feu vert.
Cette dualité entre le 1er janvier et le printemps biblique explique pourquoi nos calendriers actuels semblent si bancals. Nous célébrons l’année civile en plein hiver, mais nos vies scolaires ou financières redémarrent souvent en automne ou au printemps.
Nous avons hérité de cette collision entre la logique administrative de Rome et la respiration organique de l’Orient. En l’an 30, choisir son Nouvel An consistait à choisir son camp.
Le verdict des textes anciens : ce que la Mishnah nous cache
Pour comprendre la violence de ce choc temporel, il faut ouvrir les pages de la Mishnah, le recueil des lois juives compilé peu après l’époque de Jésus
Ce n’était pas une simple formalité. On interrogeait les témoins sur la forme exacte du croissant de lune, sa hauteur, sa direction
Même l’historien Flavius Josèphe, contemporain du Christ, souligne dans ses écrits que la précision du calendrier était l’un des piliers de l’identité nationale face à l’occupant romain

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Les questions que tout le monde se pose
Jésus a-t-il fêté le 1er janvier ?
Absolument pas. Le 1er janvier était une fête païenne romaine dédiée au dieu Janus. Pour un juif du Ier siècle, y participer aurait été considéré comme un acte d’idolâtrie et une trahison envers sa foi.
Pourquoi la Bible parle-t-elle de deux « premiers mois » ?
La Bible fixe Nissân (printemps) comme premier mois pour les fêtes religieuses en souvenir de l’Exode. Cependant, Tishri (automne) est devenu le début de l’année civile car il correspondait à la fin des récoltes et au cycle économique de l’époque.
Comment savait-on que l’année changeait sans calendrier papier ?
Tout reposait sur l’observation humaine. Le signal officiel était donné par les prêtres à Jérusalem après avoir entendu le témoignage de deux observateurs ayant vu le nouveau croissant lunaire de leurs propres yeux.




